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Tulle – Le Puy Mary, à pied, dans la journée.

101 kms – 3216 m de montées – 21h20' de marche

La force du rêve est démesurée. Aussi, depuis plus de dix ans, j'imagine atteindre le sommet du Puy- Mary dans le Cantal, en partant des rives de la Corrèze à Tulle.

Pourquoi ? Je ne parviens pas à répondre à cette question, non par paresse d'esprit, mais par peur que la dissection de mes motivations conduise à leur dissolution. Superstition ? Plutôt le souvenir de ce musicien privé de ses dons après une psychanalyse.

Qu'elles soient obscures ou lumineuses, mes raisons de marcher longtemps vers un beau sommet sont trop précieuses pour les mettre en pièces au risque de perdre le bénéfice de l'amalgame !

Une première tentative de traversée en Juillet 1999, avec deux amis et l'aide d'un fourgon ravitailleur, a échoué au bout de 80 kilomètres, à cause de blessures aux pieds.

Depuis, même si mes reins malades ne m'invalident pas et que la double fracture de ma cheville n'est plus qu'un mauvais souvenir de parapente, j'ai pris du poids, des années, et zappé de nombreuses occasions d'entraînement. Les restes de bonne condition physique peuvent faire illusion, mais en réalité mon corps part à la dérive.

Grimper le Puy Mary depuis Fontanges, après plus d'une centaine de kilomètres d'approche, à travers collines corréziennes et plateau cantalien, ressemble de plus en plus au fantasme d'un « has been » qui s'ignore.

Quelques velléités d'entraînement et de perte de poids sombrent à chaque fois dans la dispersion de mon emploi du temps. Mais la petite fleur du rêve s'obstine à refleurir.

Il faut s'arracher au marécage des fausses priorités, échapper aux obligations d'une vie sociale qui s'enlise dans le conformisme, retrouver une légèreté disparue. Enfin, les kilos commencent à fondre, l'entraînement devient plus régulier, la forme revient.

Fin Mars 2009, avec 200 grammes de gâteaux et deux litres d'eau, je marche plus de dix heures en continu, puis trois heures le lendemain sans traces de grande fatigue. Mais Avril est consacré à déménager et débroussailler. Une seule marche de 28 kilomètres au compteur avant de saisir l'opportunité de la randonnée de Bonaguil en Lot et Garonne. Emballement dès le départ à suivre les deux premiers durant 3 kilomètres, puis allure plus raisonnable en compagnie de deux coureurs en montagne. Baisse de rythme, constate une marcheuse, qui nous double facilement. En lui emboîtant le pas, je n'imagine pas que nous n'allons quasiment plus nous quitter d'une semelle, courir dans presque toutes les descentes, avaler les 47 kilomètres et 1400 mètres de dénivelé en 6h50', arriver après les deux premiers sur 579 participants. Les courbatures du lendemain sanctionnent cette marche débridée où j'ai perdu 4 kilos à cause de la déshydratation. Le lendemain, projeté par la tondeuse, un morceau de fil de fer barbelé transperce ma botte et se plante dans mon pied gauche: Arrêt forcé pendant dix jours.

La seconde moitié du mois de Mai est mieux employée avec, au minimum, trois sorties hebdomadaires. Une dernière séance d'entraînement à vive allure me permet d'éprouver ma forme durant six heures, en compagnie de l'ami Jacques qui me suit à cheval. Elle clôture dans l'euphorie le rodage des jambes, des pieds, et des nouvelles chaussures.

La grande traversée s'annonce bien avec l'accompagnement à cheval de Jacques, prévu de 3h40' à 7h du matin, suivi de celui de Françoise, la marcheuse endiablée péniblement suivie à Bonaguil.

Encouragements amicaux, teintés d'enthousiasme, de crainte, d'incrédulité: La date du départ approche ! Les préparatifs consistent à rassembler l'équipement, les victuailles, la boisson, à mettre au point la logistique.

La météo n'est pas très optimiste et, de fait, il pleut à moins de sept heures du départ, assez pour enlever tout espoir de marcher les pieds au sec, d'autant que l'itinéraire emprunte prés et forêts.

Françoise arrive chez nous, en soirée, avec des provisions d'eau et de nourriture pour plus d'une semaine ! Repas aux pâtes, ces fameux sucres lents sensés garantir la forme dans les heures à venir.

Il faudrait dormir, mais le sommeil ne se commande pas. Les heures traînent des pieds !

Enfin, l'heure d'embarquer pour Tulle vient clôturer l'attente. Gilet multipoches garni de nourriture, de pansements pour les pieds, d'instruments de navigation, gourde à pipette pleine d'eau glucosée et salée à concentration isotonique, lampe frontale et piles de rechange, bâtons de marche, chaussettes supplémentaires...tout est prêt. Le fourgon s'arrête à l'entrée du Pont du Soldat qui enjambe la Corrèze. Quelques lampadaires jettent une lumière jaunâtre sur le quartier endormi. Eclairs de flash pour assurer le souvenir. Tout autour, la nuit privée de lune est morne.

Dans une ou deux minutes, je vais partir seul, sortir de ce long entonnoir où je suis entré depuis que ce projet a commencé à me creuser. Content ? Heureux ? Confiant ? Non ! Seulement rassemblé intérieurement et pourtant étrangement absent. Rien à voir avec le bouillonnement d'énergie que l'on ressent avant un match ! Une gravité teintée d'inquiétude, brouillée de questions, que seule cette marche, si proche maintenant, peut résoudre.

 

Samedi 20 Juin 2009 0h Premiers pas vers le Puy Mary. Je cherche mon allure d'endurance, m'efforce au calme intérieur. La montée de cette colline s'effectue à une allure modérée, d'autant que l'éclairage de ma lampe frontale se révèle trop faible pour bien anticiper les pas sur le chemin raviné qui a succédé à la rue. Le projet d'arriver au sommet du Puy Mary avant la nuit m'a conduit à définir un minutage serré ne laissant que peu de temps pour le repos, les soins, les repas. Je me trouve donc partagé entre l'envie de marcher rapidement pour m'assurer d'une avance confortable et celle de modérer ma progression pour économiser mes réserves d'endurance. En fait, c'est beaucoup plus compliqué que ça dans ma tête, d'une part car je ne connais pas exactement mes limites ni les exigences changeantes du trajet, d'autre part en raison d'autres incertitudes tenant à la progression en tout terrain, à l'évolution de ma forme physique et de l'état de mes pieds.

Surprise! Marie, ma compagne de vie, m'attend en embuscade en haut de Tulle pour me photographier en pleine action. Puis, c'est la descente dans la vallée de la Montane à la lumière faiblarde de ma lampe. Les chiens se taisent. J'évite soigneusement les brins d'herbe gorgés d'eau pour tenir au sec, le plus longtemps possible, mes précieux et fragiles petits petons. Attention aussi à ne pas se tordre une cheville dans ce chemin raviné et caillouteux, qui se précipite vers un pont. Abandonnant le ruisseau, le chemin s'élance en serpentant dans la montée. Le bois est silencieux. L'effort gomme toute la fraîcheur de la nuit. Sans hâte ni perte de temps, je grimpe régulièrement vers le plateau. Quel sera le résultat de cette progression au bout d'une heure ? Suis-je déjà en train de prendre du retard sur l'horaire ? J'avance le plus légèrement possible, avare de mes forces.

Fin de la montée. Je traverse maintenant un plateau puis descend vers le Chanac, petit ruisseau qui a donné son nom au prochain village. Dès que mes pieds abordent le goudron, j'éteins ma lampe, avançant le plus silencieusement possible pour couper aux aboiements des chiens.

Soudain, tout proche, un grand bruit de dérapage sur la route me fait sursauter et allumer en catastrophe ma lampe frontale. Je ne vois rien, mais je reconnais la fuite d'un chevreuil apeuré.

Dans quelques centaines de mètres, le verdict du chronomètre va tomber. Le village endormi est lugubre. Top chrono: J'ai sept minutes d'avance ! Soulagement. L'entame de cette longue marche est parfaite et je n'ai pas oublié de boire régulièrement avant d'avoir soif.

Il me faut tenter de garder ce train là pour obtenir, au fil des heures, une petite marge de temps capable d'amortir les haltes inévitables. Mais l'insuffisance d'éclairage me complique sérieusement la marche sur ces chemins forestiers obscurs et raboteux. Malgré mes précédentes reconnaissances et quelques nettoyages ponctuels, le sentier se devine à peine, sans parler des pierres instables que les pieds découvrent au petit bonheur la chance, prenant appui sur la mémoire, faute de vue. Un pas délicat me dépose sur le chemin en contre bas, qui file en longeant un ruisseau. Une racine réussit son croche pied et je manque de peu de m'étaler . Un embranchement m'attire à gauche mais un pressentiment me fait hésiter et fouiller du regard le bois au dessous de moi. Là, se cache le bon sentier que par chance je devine in extrémis.

Après le pont de Malimont, il s'agit de monter vers le hameau de St Agnol. Et ça grimpe rudement et longtemps ! Mais ma préoccupation principale, en dehors de l'équilibre d'oxygène, est de préparer mentalement ma prochaine protection des pieds avec des sur-bottes de motard, car j'approche de zones très humides. N'acceptant pas de m'équiper, je tente une descente abrupte dans un chemin herbeux, en prenant grand soin du placement de mes chaussures, en élevant les genoux au maximum, en décomposant mes pas comme si j'évitais des braises. Le résultat est acceptable pour mes pieds: Un peu d'humidité seulement !

Un petit tronc d'arbre couché au dessus du lit de la St Bonnette me sert de pont, puis j'escalade un talus pour emprunter un chemin montant rudement dans le bois. Quitter ce fond de vallée et atteindre le plateau de St Martial de Gimel exige un cheminement qui, même de jour n'est pas évident, tant le nombre d'embranchements est important. J'ai le pied heureux cette fois ci car je reste sur le bon itinéraire.

A la sortie du bois, une prairie artificielle non fauchée m'attend, dégoulinant d'eau. Vite, les sur-bottes... qui se coincent, refusent de se laisser boutonner, bloquent l'élastique sensé les arrimer, font envoler des minutes précieuses. Enfin, je reprends mon sac et traverse le champ de fourrages d'une démarche théâtrale, mais sans me mouiller les pieds. Nouvelle halte, au pied d'une croix, pour remiser les sur-bottes dans le sac. Top chrono: Il n'y a pas eu de miracle, les minutes d'avance ont fondu, remplacées par deux minutes de retard. C'est supportable !

J'entame ma troisième heure de marche sur un grand plateau avec des pistes et des chemins plus faciles. Une douleur persistante au talon droit m'inquiète un peu mais j'espère qu'elle migrera au cours du temps. La lampe frontale donne des signes de faiblesse alarmants qui résistent à toutes les tentatives de réglage. Malgré tout, je pense marcher à bonne allure. Ce n'est pas l'avis du chronomètre qui m'accuse de traîner et me pousse à trottiner sur un bout de route goudronnée. Cinq minutes de retard à rattraper ne sont pas un drame, mais de larges flaques d'eau barrant le chemin m'obligent à emprunter, dans le bois de conifères, des layons encombrés de ronces et de débris. Il faut se hâter sans se précipiter, et même ralentir pour éviter de prendre des branches dans la figure.

Parvenu sur la petite route des Chemineaux, j'alterne pas rapides et petit trot sur quelques centaines de mètres avant de reprendre une marche normale, dès le début de la piste en castine. Lampe éteinte, pour économiser les piles, je progresse prudemment, et donc plus lentement, par crainte de me tordre une cheville. Un embranchement de piste m'avertit de la proximité d'un raccourci, sorte de layon herbeux et boueux par endroits. L'éviter c'est allonger le trajet d'un bon kilomètre, l'emprunter c'est se mouiller les pieds, s'équiper de sur-bottes c'est dix minutes supplémentaires de retard et une cassure de rythme.

Option layon sans protection. Je ne suis pas assez souple pour lever les genoux jusqu'au menton mais l'intention y est. Si je pouvais, je battrais des bras pour m'élever au dessus des herbes scintillantes de rosée. Les double chaussettes m'apprennent vite que mes efforts pour fuir l'humidité sont voués à l'échec tandis que cette caricature de marche ralentit ma progression.

Je reprends pied sur la piste et presse le pas. A l'endroit où, avant d'y renoncer, l'ami Jacques envisageait de m'attendre avec sa jument pour m'accompagner, il n'y a personne. Le contraire m'aurait fait une sacrée surprise ! Le chrono me botte les fesses et me jette en avant avec ses dix minutes de retard. En moins de quatre heures !

Il n'est toujours pas facile d'enchaîner les pas sous le couvert des arbres, avec cette nuit épaisse épongeant le tremblotant faisceau de lumière de ma lampe faiblarde. Un petit tronçon goudronné me permet de trottiner un peu, mais il faut le quitter pour filer à gauche dans l'herbe mouillée d'une bordure de pré. En rallumant ma lampe, je déclenche un bruit terrible tout près de moi. Mon cœur bondit tandis que mon pinceau de lumière fouille l'obscurité. Un craquement de branches répond au lourd galop s'éloignant, me permettant d'apercevoir le magnifique cerf que je viens d'affoler. Il n'aurait pas fait bon couper sa trajectoire !

Déjà la peur reflue devant l'urgence de ne pas me tremper les pieds. Les pas rasants du marcheur d'endurance se transforment en pantomime, dont le comique m'échappe en partie.

Silencieusement, j'approche du village de St Pardoux, sans parvenir à tromper la vigilance d'un chien insomniaque. Les repères se succèdent sans problème, stimulant mon moral, et le chronomètre semble satisfait de l'amincissement de mon retard. Moins de cinq minutes !

Plongée dans la vallée puis remontée avec un chemin forestier. Au débouché du bois, un chemin herbeux se tient en embuscade pour achever de me tremper les pieds. Soudain, cela ne m'importe plus, car je quitte la terre et ses pédestres platitudes ! L'aube pointe son nez, faisant miroiter l'étang à ma gauche, peignant le ciel d'un bleu magique, tandis qu'un mince quartier de lune jaune orangé souligne la pureté de l'ensemble. Un mince voile de brume flotte à quelques mètres du sol et commence à se dissoudre. Cinq heures de marche nocturne malaisée trouvent ainsi, dans cette minute inespérée, une extraordinaire récompense.

Journée, moral, jambes, tout est au beau fixe, et je trotte sur le goudron désert, gommant mon retard.

Le terrain, sans être totalement plat, n'est pas très accidenté. Bientôt, le goudron laisse sa place à la castine d'une large piste enroulant un bois puis une plantation de conifères. Je me sens gagné par une allégresse étonnante, lorsque je réalise que ce sont les pépiements de centaines d'oiseaux qui me la communiquent. Quelle clameur pour saluer la naissance du jour nouveau ! Après quelques minutes d'exaltation, la fascinante symphonie s'éteint subitement, comme elle avait débuté.

Couchée en travers de mon chemin, une prairie fauchée somnole paisiblement sous ses draps de brume. Je l'enjambe, sans mes sur-bottes, en levant fort les pieds. Un chevreuil gourmand, effrayé par cette gesticulation insolite, s'enfuit en bondissant. L'humidité a fini de traverser mes dérisoires barrières, mais, dans moins de deux heures, je vais pouvoir changer de chaussures.

Alors que j'entame ma septième heure de marche en descendant vers le pont de Gire, non seulement j'ai comblé mon retard, mais j'ai gagné une poignée de minutes sur l'horaire. La forme est là, non émoussée, et je l'éprouve nettement en montant la dure pente qui me rapproche du hameau de la Védrenne. Avec plus de dix minutes d'avance, le chrono est content de ma progression, de quoi absorber bientôt un petit déjeuner et un changement de chaussures.

Encore un pré qui ajoute son eau, puis un dernier tronçon forestier avant d'être délivré par la route du pont du Chambon. Il fait jour, l'air est frais, les jambes et les pieds vont bien, le fourgon ravitailleur est au rendez-vous. Je siffle pour annoncer mon arrivée et Marie, qui m'aperçoit, alerte Françoise, fin prête pour m'accompagner. Douze minutes d'avance !

Ravitaillement, changement de chaussettes, abandon provisoire des bâtons et du sac à dos: c'est reparti, en montée, vers le hameau de la Chapeloune. D'emblée, Françoise prend son pas long, fluide et rapide, que mes jambes ont du mal à suivre. Lorsqu'elle ralentit, à ma demande, cela va beaucoup mieux et j'oublie les heures de marche précédentes.

Nous descendons dans la vallée de la Dordogne, parfois côte à côte, parfois l'un derrière l'autre, ou plus exactement moi derrière elle. Qu'est-ce que tu attends de moi, demande-t'elle. La question me surprend et je ne sais quoi répondre. Qu'elle soit devant, derrière ou à côté, elle m'accompagne avec tout son allant, son moral inaltérable. Nous sommes déjà de vieux compagnons de route !

Passé le pont du Chambon, je reprends gourde à pipette et bâtons pour entamer la raide montée vers le hameau invisible de Peuch de Job. Françoise a de la dynamite dans les mollets et mène le train. Succédant au bitume, le chemin forestier ne ruse pas avec la pente et attaque le côteau sans abuser de détours. Cette confrontation franche avec le dénivelé réclame sa part de sueur, bien que l'air reste frais à l'ombre des arbres sous un soleil débutant.

 

Nous quittons la vallée de la Dordogne pour aborder l'immense plateau soudant Corrèze et Cantal. Traversée de Peuch de Job désert, un peu de goudron, puis une piste confortable, du goudron encore, et nous arrivons en trombe devant le cimetière d'Auriac, où nous attend le fourgon. Marie sort de son sommeil pour assurer l'intendance, surprise par notre avance qui augmente. Boissons, victuailles, le tout avalé rapidement, et nous repartons bon train vers le village de Rilhac Xaintrie. A la sortie d'Auriac, Marie se tient à l'affut pour nous photographier. Le temps est beau, la température idéale, l'ambiance excellente.

Quelques kilomètres plus loin, nous apercevons, tout bleu, le Puy Mary dans le lointain. Il faut un trésor d'optimisme pour espérer l'atteindre avant la nuit. Françoise, elle, ne semble absolument pas douter de notre réussite, à laquelle je crois aussi, mais sous plusieurs épaisseurs de doute. Elle a réellement confiance en moi, mais serai-je à la hauteur de mon rêve ? Nous plaisantons sur la distance à parcourir, histoire de ne pas nous laisser impressionner par ce que nous venons de voir et j'évite de mentionner que plus de trente cinq kilomètres de routes restent à parcourir avant de toucher le pied de la montagne. Après...Je ne veux pas y penser maintenant !

Nous marchons d'un bon pas, arrivons toujours en avance à nos rendez-vous avec Marie et son fourgon rouge, et repartons même, après chaque halte, avec un reliquat de cette avance. Le minutage de l'itinéraire, avec ses nombreux repères, s'avère un outil essentiel de gestion de nos efforts. Marchant depuis trois heures, Françoise serait tentée d'aller plus vite que moi, qui marche depuis dix heures, mais elle ne connaît pas ses possibilités au delà de cinquante kilomètres. Pour ma part, ayant déjà échoué sur ce trajet, dix ans plus tôt, à cause de blessures aux pieds, je me ménage davantage, d'autant que mes reconnaissances de l'itinéraire me font imaginer son poids total.

Le peu de circulation automobile nous rend agréable le parcours de ces petites routes départementales, qui montent, descendent, virent, se faufilent, font tout pour nous éviter de souffrir de la monotonie. Nous prenons soin de nos estomacs, grignotant souvent, aspirant régulièrement quelques gorgées d'eau glucosée, pourtant fadasse.

Nous avons laissé Rilhac-Xaintrie loin derrière nous. La campagne a beau être installée sur un plateau, c'est loin d'être tout plat. De temps à autre, les orteils se plaignent de leur prison synthétique, mais les jambes n'en tricotent pas moins une belle marche régulière et plus rapide que prévu. Nous avons bon moral, sans verser dans le triomphalisme.

La marche sur route réclame beaucoup moins d'attention qu'en tout terrain, sans devenir mécanique pour autant. Nous sommes, chacun, à l'écoute de nos corps, de ces douleurs fugaces, de cette lassitude rampante, de ce moral solide et fragile à la fois. Et, lorsque nous ne parlons plus, la tête oscille entre somnolence hypnotique et attention aigüe à tout signe d'effritement de la forme, à l'insidieuse progression de la fatigue.

Midi sonne au clocher de Chaussenac, juste avant d'atterrir en plein baptême sur le parvis de l'église. Les amis Jacques et Nicole, qui ont rejoint le fourgon, nous accueillent chaleureusement et leur enthousiasme gomme un peu de notre fatigue. La soupe de légumes de Marie nous fait du bien jusque dans les chaussettes ! Nous mangeons avec appétit puis repartons sans tarder pour ne pas laisser nos jambes s'engourdir, ni le sommeil nous rattraper.

Pour la route, Jacques nous a offert une botte de radis tout frais de son jardin, appétissants et piquants à la fois, ce qui nous amuse fort durant quelques kilomètres. La bouche en feu, j'abandonne le reste de radis à Françoise, qui dispose d'un gosier et d'un estomac inoxydable, sans cesser de la surveiller pour savoir si elle va ou non cracher une étincelle. Ce serait trop bête de rater la naissance d'un dragon !

Nous prenons une petite route transversale, qui me rapproche de l'endroit où, dix ans plus tôt, une tentative de traversée avait échouée: Le Puy-Soutrot. Mes pieds chantent presque d'allégresse au souvenir des douleurs passées et le chronomètre jubile avec plus de deux heures d'avance sur l'horaire d'alors. Dépasser ce point d'abandon, c'est pour moi entrer dans l'inconnu car je n'ai jamais reconnu à pied le long tronçon de route qui nous attend.

De nombreux nuages de beau temps s'interposent entre le soleil et nous, l'empêchant de nous cuire, mais le goudron échauffe les pieds jusqu'à la brûlure. Une large et profonde ampoule est en train de naître sous la plante de mon pied gauche et je souffre de plus en plus d'une contracture au dessus de ma cheville droite. Changer de côté de route, pour que sa courbure sollicite davantage l'autre pied, ne m'apporte aucun soulagement. Françoise a l'insolente chance de ne jamais souffrir des pieds, mais elle ne la montre pas ! Je cherche un peu de réconfort en tétant l'eau salée sucrée de ma gourde à pipette, fait appel aux pires souvenirs pour relativiser les douleurs d'aujourd'hui. Mais, n'exagérons rien: pour le moment, la souffrance est supportable, elle m'inquiète et m'agace surtout.

Le Puy Mary a beau nous sourire, nous montrer qu'il se rapproche, il reste encore loin et le moral s'use beaucoup dans ces interminables lignes droites. Les voitures nous disputent la route. Malgré le vent frais, la chaleur monte de plusieurs crans. Françoise se tait, moi aussi, nous endurons l'épreuve, sans cesser d'avancer vers le lointain rendez-vous. Le doute, inlassablement, s'attaque au rêve en le harcelant. Je m'accroche à la perspective de changer de chaussettes, de chaussures, à l'espoir d'une nouvelle tranche de confort.

Quand finira donc ce bitume à perte de vue ! Notre progression a vraiment besoin de repères pour soutenir un moral fléchissant. Je pêche un des petits gâteaux délicieux de Patricia dans son emballage d'amitié et croque le tout pour réagir. Magique ! L'approche d'un carrefour, la traversée d'un lotissement, un changement de route, nous faisons flèche de tout bois pour échapper à la corrosion de la monotonie. Surtout ne pas compter les kilomètres, les heures de marche, le temps de veille !

Le fourgon rouge vient aux nouvelles, ce qui nous rapproche de la prochaine halte. Trois kilomètres encore de goudron vers Salers. Mes pieds endoloris empêchent tout appui franc au sol et rendent difficile le maintien de l'allure qu'impulse Françoise, d'autant que je me soucie de ne pas aggraver mes blessures. Mes jambes bien que lasses, étant loin d'être épuisées, il suffirait donc de changer de pieds pour retrouver ma légèreté !

Le pays des volcans d'Auvergne nous accueille avec un grand panneau, qui se veut une porte. Le fourgon ravitailleur, lui, nous offre des biens immédiatement substantiels: Boisson fraîche, nourriture variée, pansements pour les pieds, chaussettes sèches, nouvelles chaussures. Une halte salutaire ! Le paysage est magnifique avec ses vagues de montagnes, ses pâturages d'altitude, son ciel bleu parsemé de nuages blancs, ses nuances de verts. Peut-être serions nous moins profondément sensibles à cette beauté là sans l'éprouvante usure de nos corps et de nos nerfs sur le plateau cantalien ?

Il est temps d'enchaîner. Nos jambes raides s'accommodent mal des inégalités du sentier plongeant dans la vallée de Fontanges. Les pieds, qui rêvaient de douceur, protestent contre les gros cailloux dissimulés dans l'herbe. Puis, le cheminement devient plus confortable sur cette belle diagonale reliant la route de Salers au hameau du Theil. Nous retrouvons le goudron avec quinze minutes d'avance sur l'horaire. Malgré ou à cause de cette bonne nouvelle, je passe en vitesse rampante, ce qui ne tarde pas d'alarmer Françoise, à l'avant. Cinq minutes de passage à vide, puis je retrouve ma cadence, toujours derrière ce grand lièvre, qui me précède d'une dizaine de mètres.

Fontanges approche, ce qui est vraiment très bon pour le moral, car ce petit village cantalien marque, enfin, le début de l'ascension vers le Puy Mary.

 

Jacques et Nicole, qui ont écourté leur visite touristique de Salers, vont nous accompagner pendant une heure environ, ou plus si leur forme le permet. Après une courte halte, nous quittons Fontanges par un pittoresque chemin en écharpe. Dès le début de la montée, je m'étouffe avec un sandwich au jambon, aussi appétissant qu'encombrant, puis le souffle revient et les jambes avec.

Belle ascension à l'ombre des arbres, avec des échappées belles du regard sur les estives verdoyantes de la région. Le terrain caillouteux, ou parfois marécageux, oblige à surveiller où l'on pose les pieds, ce qui nous distrait et permet à notre moral de se requinquer. Sentir que chaque pas nous accorde à la beauté de la nature et nous élève vers notre objectif devient vite grisant. Nos compagnons de marche et de contemplation participent à cette renaissance.

Nous prenons pied sur la petite route desservant l'austère village montagnard de Le Fau. Certes, il nous reste sept kilomètres et demi de goudron à parcourir, mais nous allons arpenter, avec cinquante cinq minutes d'avance, un magnifique balcon dans un cadre naturel exceptionnel.

Tandis que Françoise caracole en tête, suivie de Nicole qui allonge le pas, je discute avec Jacques, économisant au maximum mes jambes et mes pieds. La traversée a pris la couleur d'une aimable promenade, au risque de la déconcentration. Pour ne pas trop retarder notre avancée, je saute une halte, que Marie nous propose, et me retrouve seul devant avec Jacques, Françoise s'étant arrêtée et Nicole en ayant profité pour se faire transporter.

Au village de Le Fau, Jacques attend Françoise pour lui montrer le chemin tandis que je commence la descente vers le hameau de La Bastide. Cette petite avance ne dure pas: dès l'entrée du hameau, ils m'ont rattrapé . C'est moi le retardataire ! Il nous reste environ deux kilomètres à monter pour atteindre le parking du Bois Noir, où nous attend le fourgon et son dernier ravitaillement. Je crois qu'il me reste assez de forces pour aller au bout de ce projet, mais je me méfie de tout pronostic. Peut-être aussi que je somnole un peu, après plus de trente deux heures de veille, dont dix huit environ de marche.

Nicole se précipite à notre rencontre et se joint à notre groupe de marcheurs en simulant un épuisement et une boiterie pour la photo souvenir. Cette note de gaieté n'est pas inutile, car le groupe va se séparer là, devant cette barrière, qui coupe la piste à toute circulation automobile. Le prochain rendez-vous doit avoir lieu véritablement au pied du Puy Mary, dans deux heures et demie, mais nous ne sommes pas à l'abri d'une défaillance, d'un accident... Il y a du suspense dans l'air !

Je reprends mon sac à pipette, mes bâtons, et nous laissons l'ami Jacques nous envier, brûlant du désir de nous accompagner, sous le contrôle anxieux de Nicole, qui se serait fait un sang d 'encre à le laisser partir ainsi dans l'inconnu.

Françoise monte en tête, en silence. Il est difficile de savoir si elle souffre car elle a pris l'habitude d'accélérer pour écraser sa fatigue. Pour ma part, je sens à la fois le poids de la fatigue et mes forces restantes, que je dépense doucement. L'amplitude de mes pas a diminué, l'impulsion a faibli, mais le rythme lent et régulier du montagnard expérimenté me convient mieux que la marche sur route.

A l'embranchement d'un mauvais chemin forestier, sorte de lit de torrent déserté, encombré de grosses pierres instables, je prends la tête pour donner un rythme plus lent à notre progression. Le regard trouve d'instinct le meilleur cheminement pour les pieds, qui exploitent le terrain: Prise ici, adhérence là, pas de côté, enjambement, écart, allongement, saut de puce, équilibre sur une pierre...

Une barrière à bovins stoppe notre avancée au milieu d'une zone marécageuse, que nous franchissons à plat ventre pour éviter de remplir nos chaussures de boue. Puis nous traversons un torrent, en équilibre précaire sur un gué improvisé, pour atteindre des pâturages barrés de marécages. Pas délicats sur des mottes branlantes de vase séchée, avant d'attaquer pleine pente.

Je donne la cadence à Françoise, qui est sur mes talons, montant sans m'arrêter une seconde pour souffler. L'air est si frais que nous ne suons pratiquement plus. Je m'applique à bien poser chaque pied, à déjouer chaque piège du sentier, à parfaitement doser mon effort, à surveiller ma respiration.

Par manque d'impulsion, je rate un rétablissement sur un rocher, pivote en déséquilibre et manque basculer sur Françoise, juste derrière moi. Elle a esquissé le geste de me retenir, mais j'avais, de justesse, évité la chute. Pour moi, qui suis si fier de la sûreté de mon pied, qui trébuche rarement et tombe quasiment jamais, c'est une alerte rouge: la fatigue est là, massive, altérant l'équilibre, les réflexes, augmentant les risques. Il me faut redoubler d'attention, mieux me servir des bâtons.

En arrivant au col, j'invite Françoise à me dépasser afin qu'elle soit la première à découvrir le panorama. Ce n'est pas de la galanterie, mais un rite appris de celui qui fut mon maître de marche et de contemplation dans les Pyrénées, le béarnais Henri Soulé.

Rien n'est encore gagné, mais le Puy Mary, sans être tout proche, regarde désormais notre avancée, éclaboussé de temps à autre par un soleil déclinant. Les nuages, poussés par un vent du Nord glacé, s'amoncellent dans le ciel. Françoise s'équipe d'un coupe vent, tout en filant sur la crête. Elle a pris une cinquantaine de mètres d'avance que je ne songe pas à lui contester, soucieux d'épargner mes chevilles et mes pieds, d'éviter la chute jusqu'au bout. J'écoute mon corps euphorique et moulu, cherchant à détecter l'amorce d'une déchirure, d'une défaillance.

Le succès de cette longue traversée semble maintenant proche mais rien n'est assuré avant le sommet. Chaque pas compte et l'erreur d'appréciation peut ruiner plus de vingt heures de marche, dix années de rêve, plusieurs mois de préparation.

Tandis que le sentier monte vers un dernier col, Françoise se retourne pour m'apprendre qu'elle n'arrête pas de pleurer son émotion, puis reprend aussitôt sa marche en tête. Je la suis à distance, redoublant de prudence dans la descente vers la route d'Aurillac. L'inquiétude me taraude de ne pas apercevoir le rouge du fourgon ravitailleur à proximité du Pas de Peyrol et me fait craindre l'accident dévastateur.

Voici le bitume, qui doit nous mener en vingt minutes jusqu'au pied du Puy Mary. Le vent glacial s'acharne sur nous mais l'espoir a gonflé nos voiles intérieures. Le jour est encore solide. Une voiture rouge et deux silhouettes emmitouflées me font croire en la venue des amis Calou et Patricia, ce couple d'amoureux hors norme. Dans ma petite sacoche de ceinture, j'ai gardé quelques gâteaux du paquet d'amitié offert par Patricia, remèdes magiques, sorte de talisman pour ce parcours exceptionnel.

De fait, cette forme d'esquimau sur la banquise du col, c'est Nicole, encapuchonnée, emmitouflée, qui lutte contre la morsure du vent du Nord. L'accueil enthousiaste des amis nous réchauffe le cœur.

Après avoir posé nos sacs dans le fourgon, nous entamons la rude montée bétonnée de notre Puy Mary. Euphorie tempérée par la raideur de la pente. De courtes pauses soulagent nos jambes, ménagent notre souffle. A cette altitude, le cœur commence à réagir mais ne s'emballe pas.

Pour ajouter un cachet de haute montagne et préserver l'intimité de notre arrivée au sommet, la brume tire ses rideaux opaques sur le paysage. Pas de vue, trop de froid, mais un océan de joie qui nous remplit de paix.

21h20': Épanouis, sauf Nicole qui grelotte, nous posons, pour la photo dans un décor minéral. Je me sens léger, soulagé, serein.

La descente au col, le repas prématuré au restaurant, le fastidieux retour au domicile resteront anecdotiques. L'essentiel s'est joué, plus tôt, plus haut, quelque part entre terre et ciel, dans les quelques secondes où nos mains ont touché la table d'orientation du sommet, rendue aveugle par le brouillard. Nous avions réalisé notre rêve de conquérants de l'inutile.

D'où l'intérêt immense d'écarter l'esprit de compétition, avec ses réductions de soi et des autres, au profit de la coopération librement consentie, car celle ci épanouit les qualités de chacun au lieu de les instrumentaliser. Ainsi, sans volonté de domination, nous avons mobilisé nos forces, mis en commun nos moyens, réalisé une belle marche pour aboutir au sommet du Puy Mary.

Merci à tous.

 

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