Extraits et notes personnelles

sur « Récoltes et Semailles » d'Alexandre Grothendieck 



A - Première partie : Une démarche singulière

A1 – La passion de la recherche

 

Depuis l'enfance, Alexandre Grothendieck manifeste une curiosité personnelle puissante, indépendante et solitaire, sauf vis à vis des livres qu'il considère comme un ersatz de savoir. Il ressent comme un avantage pour la créativité sa capacité d'être seul et de se défier à la fois de l'autosatisfaction, des peurs, des conventions et des convenances, sources de « cécité culturelle ».

« Cette confiance qu’un enfant peut avoir en ses propres lumières, en se fiant à ses facultés plutôt que de prendre pour argent comptant les choses apprises à l’école ou lues dans les livres, est une chose précieuse. Elle est constamment découragée pourtant par l’entourage. »

Son intrépidité, son audace le poussent à explorer l'inconnu, à s'affranchir autant que possible des connaissances admises. Il aspire passionnément à trouver de multiples points de vue féconds pour aborder des réalités riches et complexes, aboutir à une vision la plus générale possible, surplombant de nombreuses questions, notions, énoncés. Tous ses thèmes de prédilection convergent vers une même et vaste vision.

Il s'investit de toutes ses forces pour entrevoir des points de vue nouveaux puis pour les dégager et les développer ensuite patiemment. Et lorsqu'il flaire une grande idée qu'il mûrit lentement, c'est avec un soin extrême qu'il va l'exprimer par un «  travail qui consiste à la dégager patiemment, jour après jour, des voiles de brumes qui l’entourent à sa naissance, pour arriver peu à peu à lui donner forme tangible, en un tableau qui s’enrichit, s’affermit et s’affine au fil des semaines, des mois et des années ».

Il s'applique particulièrement, passionnément à nommer les chose découvertes comme premier moyen de les appréhender et souligne le continuel va-et-vient entre l'appréhension des choses « et l’expression de ce qui est appréhendé, par un langage qui s’affine et se re-crée au fil du travail, sous la constante pression du besoin immédiat ».

Il considère que c'est la qualité de l'attention portée à la « voix des choses » qui fait la qualité de l'inventivité et de l'imagination d'un chercheur, quelque soit le statut admis de ces choses. Déniant tout rôle créatif aux dons personnels, à l'ambition, à la volonté la plus trempée, il s'appuie sur l'innocence originelle, si souvent injustement mésestimée, seule capable d'unir humilité et hardiesse pour explorer l'immense monde et découvrir au-delà de ses frontières connues.

Abhorrant une science instrument de pouvoir et de domination, il conçoit la recherche comme une aventure collective de connaissance, bien qu'il réfléchisse le plus souvent en solitaire, peut-être parce qu'il sait d'expérience que ce travail de découverte nécessite une attention intense et délicate, très personnelle, capable de s'affranchir des idées dominantes.

« Quand je parle ici d’ "attention tant soit peu intense et soutenue", ce que j’entends par là au fond, c’est un regard éveillé, un regard neuf, un regard que n’alourdissent ni des habitudes de pensée, ni un "savoir" qui leur sert de façade… La pensée est un instrument parmi d’autres pour nous révéler et nous permettre de sonder cette profondeur derrière la surface, cette vie secrète des choses, qui n’est "secrète" que parce que nous sommes trop paresseux pour regarder, trop inhibés pour voir. »

En découvrant la méditation, il constate sa stagnation spirituelle résultant de « vingt ans de créativité mathématique intense et d’investissement mathématique démesuré - et, en même temps aussi, vingt longues années de stagnation spirituelle, en "vase clos" » , tout en exprimant sa satisfaction pour l’œuvre accomplie : « le travail que j’avais fait, et celui que j’avais fait faire, était du travail bien fait, du travail où je m’étais mis tout entier. J’y avais mis toute ma force et tout mon amour, et (ainsi me semblait-il) il était autonome désormais - une chose vivante et vigoureuse - qui n’avait plus besoin que je la materne. »

Prenant la mesure de ce nouveau champ d'investigation, il va adapter son approche personnelle en conséquence en s'appuyant sur son expérience de la recherche mathématique. Recherchant une qualité de vérité maximale à base de spontanéité et de rigueur, il s'efforce alors de distinguer le significatif ou l'essentiel du fortuit ou de l'accessoire dans la multitude de ce qui passe dans son champ de conscience, veillant à empêcher l'autocensure ou la complaisance de fausser les résultats, recourant à sa curiosité, sa soif de connaître, se défiant des idées toutes faites dues à ses peurs et ses conditionnements. Son cheminement s'appuie sur l'écriture spontanée avec ajout et rajout de multiples notes sans réécriture risquant de masquer ou dénaturer ses trouvailles :

« Au niveau de l’écriture, la rigueur se manifeste par un souci constant de cerner de façon aussi fine, aussi fidèle que possible, à l’aide du langage, les pensées, sentiments, perceptions, images, intuitions. . . qu’il s’agit d’exprimer, sans se contenter d’un terme vague ou approximatif là où la chose à exprimer est à contours nettement tranchés, ni d’un terme d’une précision factice (et par là, tout aussi déformant) pour exprimer une chose qui reste entourée des brumes de ce qui n’est encore que pressenti. Quand nous essayons de la capter telle qu’elle est dans l’instant, et alors seulement, la chose inconnue nous révèle sa nature véritable, et jusqu’en la pleine lumière du jour peut-être, si elle est faite pour le jour et que notre désir l’incite à se dépouiller de ses voiles d’ombre et de brumes. Notre rôle n’est pas de prétendre décrire et fixer ce que nous ignorons et qui nous échappe, mais de prendre connaissance humblement, passionnément, de l’inconnu et du mystère qui nous entourent de toutes parts.C’est dire que le rôle de l’écriture n’est pas de consigner les résultats d’une recherche, mais bien le processus même de la recherche.

Pour rendre ce processus, les retours en arrière, qui nuancent, précisent, approfondissent et parfois corrigent le "premier jet" de l’écriture, voire un deuxième ou un troisième, font partie de la démarche même de la découverte. Ils forment une partie essentielle du texte et lui donnent tout son sens ».

Lorsqu'il découvre que des crédits militaires financent en partie l'Institut des Hautes Études Scientifiques pour lequel il travaille, Alexandre Grothendieck démissionne aussitôt et s'éloigne définitivement du milieu des mathématiciens de haute volée dans lequel il occupait une place éminente.

Au cours des années qui suivent son départ, certains signes de moins en moins discrets l'amènent à penser que son œuvre mathématique et sa personne sont de plus en plus mésestimés par ses anciens élèves, collègues et parfois amis. Dès lors, il va entreprendre une enquête approfondie pour établir ce qui se passe et tenter de le comprendre aussi honnêtement que possible, sans égards ni pour les protagonistes ni pour lui-même.

Fidèle à sa méthode d'investigation, il va commencer par établir scrupuleusement les faits en cherchant un point de vue le plus général possible. Surmontant sa souffrance et sa colère, il va patiemment, minutieusement décrire la situation, établir implacablement les responsabilités de chacun, sans omettre la sienne propre, aboutissant ainsi à un tableau sans concession des mœurs de ce milieu restreint des mathématiciens d'élite, livrant au passage une analyse de lui-même d'une rare acuité ainsi qu'une réflexion philosophique très personnelle élargie à son époque.


A2 – Un mode de réflexion original

 

Une lente prise de conscience

Convaincu d'avoir confié une œuvre mathématique majeure, prometteuse, «  vivante et vigoureuse », aux bons soins de mathématiciens amicaux, Alexandre Grothendieck est loin de se douter du sort que celle-ci va subir. De temps à autre, quelques échos assourdis, faits de sous-entendus subtils et délicats, lui parviennent, sans l'alerter. Mais l'accumulation de signes négatifs finit par l'inquiéter : L'abandon des chantiers qu'il avait ouverts avec la vision correspondante ; Un vent de dérision à l'encontre de son travail et de sa personne ; La prise de distance de beaucoup de ceux qui furent ses amis. Au durcissement du mépris, manifeste dans des volontés d'humiliation, des attaques personnelles, feutrées dans la forme, sauvages dans le fond, la spoliation d'une partie de ses idées, il comprend douloureusement que ses anciens collègues et anciens élèves s'appliquent à l'enterrer tout en s'appropriant le mérite de ses découvertes, effaré de constater que ce milieu de mathématiciens distingués puisse se comporter comme une « mafia » sans scrupules.

L'enquête au long cours

Dès lors, il s'investit de toutes ses forces et met à jour des abus de confiance et de pouvoir, de flagrantes malhonnêtetés souvent iniques, éhontées. Il écrit :  « A présent, tous les coups sont permis, sans plus aucune réserve ni limitation, pour la "confrérie par cooptation" de ceux qui disposent du pouvoir dans le monde mathématique. Tous les magouillages d’idées pour mener par le bout du nez le lecteur apathique qui ne demande qu’à croire, tous les trafics de paternité, et les citations-bidon entre compères et le silence pour ceux voués au silence, et les copinages et les falsifications de toutes sortes et jusqu’au plagiat le plus grossier au vu et su de tous - oui et amen à tout, avec la bénédiction, par la parole ou par le silence (quand ce n’est avec la participation active et empressée), de tous les "grands noms" et de tous les grands et petits patrons sur la place publique mathématique. Oui et amen au "nouveau style" qui y fait fureur ! Ce qui fut un art, le voilà devenu, par assentiment (quasiment) unanime, la foire à l’embrouille et à l’empoigne, sous l’œil paterne des chefs. »

Bien que scandalisé par les pratiques qu'il découvre, il s'applique à dépasser son amertume pour pousser l'analyse toujours plus loin et plus profond, cherchant courageusement, en même temps, à repérer sa part d'implication dans l'altération des comportements dévoilés. La violation de la plus élémentaire règle éthique de la science mathématique (consistant à ne pas présenter comme siens les idées et résultats pris chez un autre) lui apparaît liée au non respect de soi et d'autrui avant de remarquer que ce mépris s'étend aux processus créateurs les plus délicats, aux idées aussi clairement conçues et formulées soient-elles, mais de moindre apparence que les énoncés purs et durs, publiés et répertoriés, assimilables par les ordinateurs, voyant en cette dérive la marque de dessèchement d'une époque davantage éprise de prouesses cérébrales que de renouvellement créateur.

L'expérience de la méditation et l'attention qu'il porte à ses rêves lui permet d'accéder à des informations non censurées qui enrichissent sa vision. Ainsi, à partir de la mise en cause de ses ex-élèves et ex-collègues, il repère sa responsabilité dans la dégradation observée : « Je sens souffler un vent de suffisance, de cynisme et de mépris. "Il souffle sans se soucier de "mérite" ni de "démérite", brûlant de son haleine les humbles vocations comme les plus belles passions. . . ". J’ai compris que ce vent-là est la prolifique récolte de semailles aveugles et insouciantes que j’ai contribué à semer. Et si son souffle revient sur moi et sur ce que j’avais confié à d’autres mains, et sur ceux que j’aime aujourd’hui et qui ont osé se réclamer ou seulement s’inspirer de moi, c’est là un retour des choses dont je n’ai pas lieu de me plaindre, et qui a beaucoup à m’enseigner. »

Ce constat ne l'accable pas, au contraire, il le stimule, l'incite à poursuivre sa recherche, l'amène à découvrir que le tableau qu'il dresse du saccage de son œuvre lui permet de retrouver le sens de l'unité vivante de ce qu'il a créé. Il sent avec une acuité nouvelle qu'il progresse dans la connaissance du monde, des autres, et de lui-même, à condition de dépasser ses réactions affectives, d'oser exercer librement sa curiosité , comme un enfant, de passer outre les consensus et les interdits de toute sorte. Déjouer les pièges de ses résistances, de ses émois, de ses préjugés, s'affranchir de l'opinion d'autrui, attisent sa passion de connaître : « Nos esprits sont saturés d’un "savoir" hétéroclite, enchevêtrement de peurs et de paresses, de fringales et d’interdits ; d’informations à tout venant et d’explications pousse-bouton - espace clos où viennent s’entasser informations ; fringales et peurs sans que jamais ne s’y engouffre le vent du large. Exception faite d’un savoir faire de routine, il semblerait que le rôle principal de ce "savoir" est d’évacuer une perception vivante, une prise de connaissance des choses de ce monde. Son effet est surtout celui d’une inertie immense, d’un poids souvent écrasant. »

Ainsi, la situation qu'il déplorait et dont il souffrait, devient une formidable occasion de mieux comprendre les autres et lui-même en explorant finement un monde nouveau, mystérieux et méconnu, défi justifiant de longs et patients tâtonnements et la mobilisation de tous ses moyens, sans préjuger les résultats qui pourraient en résulter. « La découverte de l’erreur est un des moments cruciaux, un moment créateur entre tous, dans tout travail de découverte, qu’il s’agisse d’un travail mathématique, ou d’un travail de découverte de soi. C’est un moment où notre connaissance de la chose sondée soudain se renouvelle.Craindre l’erreur et craindre la vérité est une seule et même chose. Celui qui craint de se tromper est impuissant à découvrir. ».

Toujours méditant et réfléchissant, il flaire sous la façade de compétence des gens imbus de leur importance, de leur savoir, de leur pouvoir, une faille secrète, la conviction de leur propre nullité qui pourrait expliquer leur soif de reconnaissance : « C’est ce doute, cette intime conviction inexprimée, qui poussent l’un et l’autre à se surpasser sans cesse dans l’accumulation des honneurs ou des œuvres, et à projeter sur autrui (sur ceux avant tout sur qui ils ont quelque pouvoir. . . ) ce mépris d’eux-mêmes qui les ronge en secret - en une impossible tentative de s’en évader, par l’accumulation des "preuves" de leur supériorité sur autrui. ».

Sa démarche d'investigation, pour rester souple, libre, féconde, s'appuie résolument sur le rêve en lequel il voit une source irremplaçable de renouvellement, de créativité, d'autonomie intérieure.

S'il reconnaît sa participation au vent de mépris ambiant « Je n’ai pas été étranger à ce vent, par ma connivence avec le mépris et avec la crainte, dans ce monde que j’avais choisi. », il se garde de l'auto-flagellation « Pourtant, aujourd’hui je sais bien que j’étais autre chose aussi que cette carapace et ce dédain, autre chose qu’un muscle cérébral et une fatuité qui en tirait vanité. Comme en eux, il y avait l’enfant en moi - l’enfant que j’affectais d’ignorer, objet de dédain. Je m’étais coupé de lui, et pourtant il vivait quelque part en moi, sain et vigoureux comme en le jour de ma naissance. C’est à l’enfant sûrement qu’allait l’affection de mes amis, moins coupés que moi de leurs racines. Parmi tous mes amis, j’étais le moins "cool" peut-être, le plus "polard", le moins enclin à laisser percer une pointe d’humour (ça a fini par me venir sur le tard seulement), le plus porté à se prendre terriblement au sérieux. Sûrement même, je n’aurais pas tellement recherché la compagnie de gens comme moi (à supposer qu’il s’en soit trouvé) !

En s'appuyant sur ses souvenirs, qu'il revisite minutieusement, il tente d'établir et de comprendre les altérations de son ancien milieu de mathématiciens et constate un appauvrissement des relations humaines préjudiciable au développement de la créativité individuelle et collective, favorable au contraire à la prolifération des comportements de fatuité ou de domination. Il remarque au passage « qu'il faut une grande vigilance pour néanmoins décerner la part d’autrui dans la formation de sa vision. », et tente une explication provisoire :  « Je suppose qu’une dégradation insensible a dû se faire dans les personnes - on a tous dû "prendre de la bouteille", se rassir. On est devenus des gens importants, écoutés, puissants, craints, recherchés. L’étincelle peut-être y était encore, mais l’innocence s’est perdue en route. Tel d’entre nous la retrouvera peut-être avant sa mort, comme une nouvelle naissance - mais ce milieu qui m’avait accueilli n’est plus, et il serait vain que je m’attende qu’il ressuscite. Tout est rentré dans l’ordre. Et le respect aussi peut-être s’est perdu en route. Quand nous avons eu des élèves, c’était peut-être trop tard pour que le meilleur se transmette - il y avait une étincelle encore, mais plus l’innocence, ni le respect, sauf pour "ses pairs" et pour "les siens". ».

Il reconnaît sa chance d'avoir bénéficié, à l'époque, d'un accueil chaleureux et d'encouragements amicaux ce qui ne l'empêche pas de noter que cela comportait pour revers le masquage des conflits ainsi qu'une longue stagnation spirituelle. Questionnant ses anciennes relations pédagogiques à ses élèves, il y décèle des manquements et des traces du mépris qu'il dénonçait :  « J’ai manqué par contre de discernement pour faire la part des choses devant ce qui étaient sûrement des signes de blocage, plutôt que d’inaptitude...Et je porte une large part de responsabilité, pour avoir fait passer les besoins d’un programme avant ceux d’une personne - d’une personne qui s’en était remise à moi avec confiance. Le "respect" dont tantôt je me suis prévalu ("sans réserve aucune"), dont j’aurais fait preuve vis-à-vis de mes élèves, est resté ici superficiel, séparé de ce qui fait l’âme véritable du respect : une attention affectueuse aux besoins de la personne, dans la mesure tout au moins où leur satisfaction dépendait de moi. Besoin, ici, d’une joie dans le travail, sans quoi celui-ci perd son sens, devient contrainte… J’étais beaucoup plus porté à communiquer à mes élèves une certaine vision des choses dont je m’étais imprégné fortement, plutôt que d’encourager en eux l’éclosion d’une vision personnelle, peut-être assez différente de la mienne. »

Qualifiant sa manière d'introspection, il écrit : « C’est l’exigence vis-a-vis de soi-même. L’exigence dont je veux parler est d’essence délicate, elle n’est pas de l’ordre d’une conformité scrupuleuse avec des normes quelles qu’elles soient, de rigueur ou autres. Elle consiste en une attention extrême à quelque chose de délicat à l’intérieur de nous-mêmes, qui échappe à toute norme et à toute mesure. Cette chose délicate, c’est l’absence ou la présence d’une compréhension de la chose examinée. Plus exactement, l’attention dont je veux parler est une attention à la qualité de compréhension présente à chaque moment, depuis la cacophonie d’un empilement hétéroclite de notions et d’énoncés (hypothétiques ou connus), jusqu’à la satisfaction totale, l’harmonie achevée d’une compréhension parfaite. La profondeur d’une recherche, que son aboutissement soit une compréhension fragmentaire ou totale, est dans la qualité de cette attention. Une telle attention n’apparaît pas comme résultat d’un précepte qu’on suivrait, d’une intention délibérée de "faire gaffe", d’être attentif – elle naît spontanément, il me semble, de la passion de connaître, elle est un des signes qui distinguent la pulsion de connaissance de ses contrefaçons égotiques. ».

Ce qu'il découvre sur son propre fonctionnement intérieur l'éclaire sur celui des autres et vice-versa. Il prend conscience ainsi de mécanismes profondément enfouis dans sa mémoire expliquant les conflits larvés passés inaperçus et ceux manifestes jamais analysés : « Si je mets à part le cas de l’élève frustré dans ces légitimes expectatives, il ne fait aucun doute pour moi que dans tous les autres cas où j’ai été confronté à un antagonisme chez un élève ou ex-élève, ça a été la reproduction du même archétype du conflit au père : le Père à la fois admiré et craint, aimé et détesté – l’Homme qu’il s’agit d’affronter, de vaincre, de supplanter, d’humilier peut-être. . . mais Celui aussi que secrètement on voudrait être, Le dépouiller d’une force pour la faire sienne - un autre Soi-même, craint, haï et fui...  » .

Il considère avoir été généralement bienveillant vis à vis d'autrui, sans occulter les exceptions qu'il analyse rigoureusement, découvrant son rejet viscéral de la malhonnêteté intellectuelle, flagrante par exemple dans le plagiat, mais aussi une certaine fatuité, encouragée par son ancien milieu professionnel, basée sur sa puissance cérébrale et son investissement démesuré, fatuité jugée contre-productive pour la créativité et même la vie tout court.

Dès lors, la méditation lui devient un indispensable et puissant outil d'auto-analyse : « Cette chose, c’était le pouvoir en moi, pour peu que je sois intéressé, de connaître le fin mot de ce qui se passe en moi, de toute situation de division, de conflit - et par là-même la capacité de résoudre entièrement, par mes propres moyens, tout conflit en moi dont j’aurais su prendre conscience. La résolution ne se fait pas par l’effet de quelque grâce, comme j’avais eu tendance à croire dans les années précédentes, mais par un travail intense, obstiné et méticuleux, faisant usage de mes facultés ordinaires. »

Cette prise de conscience s'accompagne d'un effort pour clarifier sa démarche : « La pensée, et sa formulation méticuleuse, jouent donc un rôle important dans la méditation telle que je l’ai pratiquée jusqu’à présent. Elle ne se limite pas pour autant à un travail de la seule pensée. Celle-ci à elle seule est impuissante à appréhender la vie. Elle est efficace surtout pour détecter les contradictions, souvent énormes jusqu’au grotesque, dans notre vision de nous-mêmes et de nos relations à autrui ; mais souvent, elle ne suffit pas pour appréhender le sens de ces contradictions. Pour celui qui est animé du désir de connaître, la pensée est un instrument souvent utile et efficace, voire indispensable, aussi longtemps qu’on reste conscient de ses limites, bien évidentes dans la méditation (et plus cachées dans le travail mathématique). Il est important que la pensée sache s’effacer et disparaître sur la pointe des pieds aux moments sensibles où autre chose apparaît - sous la forme peut-être d’une émotion subite et profonde, alors que la main peut-être continue à courir sur le papier pour lui donner au même moment une expression maladroite et balbutiante…  »

Ses nouvelles trouvailles l'enchantent et dynamisent sa recherche : «  je vois aussi, maintenant, que l’aspect doux, recueilli, silencieux de cette chose multiple qu’est la créativité en nous, s’exprime spontanément par l’émerveillement. Et c’est dans l’émerveillement aussi d’une indicible beauté en soi révélée par l’être aimé, que l’homme connaît la femme aimée et qu’elle le connaît...Il y a dans cette capacité de ravissement une générosité, qui est un bienfait pour celui qui veut bien la laisser s’épanouir en lui, comme pour son entourage. Ce bienfait s’exerce sans intention d’être agréable à qui que ce soit. Il est simple comme le parfum d’une fleur, comme la chaleur du soleil. ». Il comprend que c'est le signe d'un accord nouveau, profond en sa personne.

Se retournant sur sa passion mathématique, il s'efforce alors de l'analyser en conséquence et remarque que chez lui ce n'est ni la recherche, ni la perception de la beauté mathématique qui le mobilise, mais plutôt une façon de se poser d'emblée de grandes tâches de « mise en ordre », de grand nettoyage, afin de réduire un apparent chaos masquant un ordre, une harmonie à dégager par un travail patient, méticuleux, souvent de longue haleine. « Mon principal guide dans mon travail a été la recherche constante d’une cohérence parfaite, d’une harmonie complète que je devinais derrière la surface turbulente des choses, et que je m’efforçais de dégager patiemment, sans jamais m’en lasser. C’était un sens aigu de la "beauté", sûrement, qui était mon flair et ma seule boussole. Ma plus grande joie a été, moins de la contempler quand elle était apparue en pleine lumière, que de la voir se dégager peu à peu du manteau d’ombre et de brumes où il lui plaisait de se dérober sans cesse. Certes, je n’avais de cesse que quand j’étais parvenu à l’amener jusqu’à la plus claire lumière du jour. J’ai connu alors, parfois, la plénitude de la contemplation, quand tous les sons audibles concourent à une même et vaste harmonie. Mais plus souvent encore, ce qui était amené au grand jour devenait aussitôt motivation et moyen d’une nouvelle plongée dans les brumes, à la poursuite d’une nouvelle incarnation de Celle qui restait à jamais mystérieuse, inconnue - m’appelant sans cesse, pour La connaître encore. . . »

S'interrogeant sur son fonctionnement de chercheur, il découvre sa vanité à l’œuvre réduisant son ouverture à la beauté des choses mathématiques : « On aurait dit qu’à partir du moment où j’avais "fait" telle chose, sa beauté était disparue pour moi, et qu’il ne restait qu’une vanité qui en réclamait crédit et bénéfice. » Ce qu'il considère comme une lacune faisant obstacle à la créativité : « Ce n’est pas tant, me semble-t-il, une prétendue "puissance cérébrale" qui fait la différence entre tel mathématicien et tel autre, ou entre tel travail et tel autre du même mathématicien ; mais plutôt la qualité de finesse, de délicatesse plus ou moins grande de cette ouverture ou sensibilité, d’un chercheur à un autre ou d’un moment à l’autre chez le même chercheur. Le travail le plus profond, le plus fécond est celui aussi qui atteste de la sensibilité la plus déliée pour appréhender la beauté cachée des choses. ».

Ayant pris conscience du rôle limitant de la vanité dans son activité de mathématicien, il approfondit son analyse, repérant à la fois le gaspillage d'énergie et l'altération de la relation à autrui qu'elle induit : « C’est peut-être gratifiant d’une certaine façon de se croire meilleur que les autres, mais c’est aussi très fatiguant. C’est un gaspillage d’énergie extraordinaire même - comme chaque fois qu’il s’agit de maintenir une fiction. »

Mêlant réflexion et méditation, il découvre étonné le côté néfaste de l'influence de ses parents, particulièrement de sa mère, sur son épanouissement personnel et ses relations à autrui. Le voilà lancé dans une exploration au long cours sur son passé, qui renouvelle profondément sa vision de lui-même, de ses rapports aux autres et au monde. Réexaminant ses notes, il y décèle des facilités d'expression, des complaisances, des faiblesses d'analyse, un manque de spontanéité et d'authenticité, « J’ai su alors toute la différence entre un discours et une connaissance » ,preuve à ses yeux de l'emprise de son côté patron sur son côté enfant plus attiré par l'inconnu .

Puisque le côté enfant a beaucoup à lui apprendre, il va s'appliquer à mieux l'écouter distinguant ainsi mieux l'action de son côté patron. Cette nouvelle approche et ce nouvel élan non seulement l'aident à clarifier des pans entiers de sa vie mais apaisent durablement les relations entre les deux côtés mis à jour de sa personnalité : « Je me suis interrogé sur le sens de cette persistance opiniâtre de la passion mathématique dans ma vie. Quand je la suis, elle n’emplit pas vraiment ma vie. Elle donne des joies, et elle donne des satisfactions, mais elle n’est pas de nature par elle-même à donner un véritable épanouissement, une plénitude. Comme toute activité purement intellectuelle, l’activité mathématique intense et de longue haleine a un effet plutôt abrutissant. »

La méditation, outil qui lui procure à la fois de nouvelles pistes, de nouvelles trouvailles, un nouveau bien-être devient en même temps objet de réflexion, d'exploration et d'analyse : « La méditation est une aventure solitaire. Sa nature est d’être solitaire. Non seulement le travail de la méditation est un travail solitaire - je pense que cela est vrai de tout travail de découverte, même quand il s’insère dans un travail collectif. Mais la connaissance qui naît du travail de méditation est une connaissance "solitaire", une connaissance qui ne peut être partagée et encore moins "communiquée" ; ou si elle peut être partagée, c’est seulement en de rares instants. »

« Il n’y a de méditation qui ne soit solitaire. S’il y a l’ombre d’un souci d’une approbation par quiconque, d’une confirmation, d’un encouragement, il n’y a pas travail de méditation ni découverte de soi. ».

S'il s'interroge parfois sur l'utilité pour autrui de son témoignage, il ne doute jamais de l'importance du travail d'analyse entrepris pour lui-même :

« Qu’il soit accueilli ne m’est nullement indifférent, certes. Mais ce n’est pas là ma responsabilité. Ma seule responsabilité est d’être vrai dans le don que je fais, c’est-à-dire aussi, d’être moi-même. »

« Et je sais bien que quand de telles choses sont dites et offertes, en des mots simples et limpides, elles ne sont pas accueillies pour autant. Accueillir, ce n’est pas simplement recevoir une information, avec gêne ou même avec intérêt : "Ça alors, qui se serait douté. . . !", ou : "Ce n’est pas tellement étonnant après tout. . . ". Accueillir, souvent, c’est se reconnaître dans celui qui offre. C’est faire connaissance avec soi-même à travers la personne d’autrui.. »

« Que ce soit en maths où ailleurs, où qu’on pose les yeux avec un véritable intérêt, on voit se révéler une richesse, s’ouvrir une profondeur qu’on devine inépuisables. »

Défendre son œuvre mathématique maltraitée n'est plus qu'un point de départ d'une réflexion plus vaste sur son passé de mathématicien et bien plus largement sur lui-même et les autres :

« Un tel travail occasionnel et par à-coups ne pouvait donner lieu le plus souvent qu’à un tout premier dégrossissage d’une question, et à une vision des plus fragmentaires - c’était plutôt une vision plus claire du travail en perspective, alors que ce travail lui-même reste toujours à faire et, pour être mieux vu, n’en paraît que plus brûlant…

Dans ce désir, certes, le désir d’agrandir ma personne à travers mes œuvres n’est pas absent. Par cet aspect, je retrouve la fringale de "croissance", d’agrandissement, qui est une des caractéristiques du moi, du "patron" ; c’est là son aspect envahissant et, à la limite, destructeur...

Ils ont suscité, comme un réflexe, l’envie de me lancer dans la mêlée, de clore le bec à ces blancs-becs qui n’ont rien compris à rien - un réflexe complètement idiot en somme, celui du taureau à qui il suffit de montrer un bout d’étoffe rouge et l’agiter devant son nez, pour qu’aussitôt il se mette en frais et en branle, en oubliant le chemin qu’il était en train de suivre tranquille et qui était le sien !

...Il serait étrange que le lien que j’ai saisi entre mépris d’autrui et mépris de soi soit absent dans le cas de ma personne . »

Se référant à son expérience de militant écologiste radical, il note comment elle l'a enrichi :

« Il m’apparaît maintenant que pour tous les amis de cette période dont j’ai appris quelque chose, c’est plus par leurs façons d’être et leur sensibilité différente de la mienne, et dont "quelque chose" a fini par se communiquer, que par des explications, des discussions, etc. . . »

Dans son effort d'analyse et d'honnêteté scrupuleuses, il rencontre des obstacles de tous ordres qu'il doit contourner ou surmonter pour accéder aux informations refoulées, déformées, ou mal interprétées :

- Des résistances multiformes :

« Ce sont là les signes familiers d’une résistance, ici contre l’élucidation de cet épisode, et de sa portée comme révélateur d’une attitude intérieure. »

« Ce n’est pas la perception candide d’une situation fausse qui crée un quelconque malaise. Le malaise est le signe d’une résistance contre cette perception, d’un décollage entre la réalité bel et bien perçue à un certain niveau (ici celle d'une situation fausse), et une image de la réalité à laquelle je m’accroche (en l’occurrence, que je suis en train d’être "généreux" et que je ne saurais moins faire !), au profit de laquelle j’écarte, je refoule la perception inopportune. Dans le cas d’espèce, dès que j’abandonne la résistance et permets à la perception d’apparaître dans le champ du regard conscient, le "malaise" a cessé, en même temps que la situation fausse. »

- Des mauvais tours de sa mémoire : « Il y a eu là une "paresse" typique de la mémoire, qui a souvent tendance à "passer à l’as" les faits qui ne "collent" pas avec une vision des choses familière et enracinée de longue date. »

- Des faiblesses d'exploration ou d'analyse : « Cette "clef" ne peut ouvrir que dans les mains de celui animé du désir de pénétrer. Dans mes mains elle était devenue exorcisme et pose. »

« Je continue à vivre "en dessous de mes moyens" - en repoussant l’obscure prescience des choses qui me souffle une connaissance que je suis trop occupé et trop paresseux pour entendre. . . »

 

- Des facilités d'expression :

- L'écran de la fatuité : « La fatuité, alors même qu’elle s’exprime de la façon la plus "discrète" du monde, va toujours dans le sens d’une fermeture, d’une insensibilité à l’essence délicate des choses et à leur beauté - que celles-ci soient des "choses mathématiques", ou des personnes vivantes que nous avons pouvoir d’accueillir, d’encourager, ou aussi de regarder du haut de notre grandeur, insensibles au souffle qui nous accompagne et à ses effets destructeurs sur autrui comme sur nous-mêmes. »

Son investigation et son interprétation, gagnant en précision, en liberté et en objectivité, n'épargne personne et surtout pas lui-même :

« Plus encore que d’une maturité, je vois que c’est une certaine générosité qui m’a fait défaut dans ma vie d’enseignant jusqu’à aujourd’hui - une générosité qui s’exprime de façon plus délicate que par une disponibilité en temps et en énergie, et qui est plus essentielle. »

 

« Deligne a eu le mérite de dégager deux telles approches, indépendamment de toute conjecture. Il n’a pas eu par contre l’honnêteté de nommer sa source d’inspiration, s’efforçant dès 1968 de la cacher aux yeux de tous pour s’en réserver le bénéfice exclusif, en attendant d’en revendiquer (tacitement) le crédit en 1982. »

 

« Mon seul souci et ma seule responsabilité, c’est que ce que j’offre soit bien ce que j’ai à offrir de meilleur - c’est à dire, d’être vrai… Le respect me dit que je n’ai pas à "ménager" un ami, pas plus que je n’ai à me "ménager" - comme moi, il est digne de rencontrer l’humble vérité, et pas plus que moi, il n’a besoin de ménagement. »

 

« J’avais découvert l’année précédente que l’admiration que je leur avais vouée pendant toute ma vie, et qui avait fini par se figer en une sorte de piété filiale, recouvrait et maintenait une ignorance très grande à leur sujet. »

 

« Sept mois, d’ailleurs, au bout desquels j’ai fini par couper court, me rendant compte que le sujet ("faire connaissance de mes parents") était inépuisable autant dire. Il était devenu plus urgent désormais de faire connaissance avec moi - même, en m’aidant de toutes ces choses que je venais d’apprendre sur mes parents, et par là, indirectement au moins,. . . sur ma propre enfance oubliée. . . »

 

« Pour peu qu’un désir de connaître anime cette main qui reproduit des lettres, des mots et des phrases, et qu’il anime cet esprit qui, à l’unisson, les "reproduit" lui aussi, à un autre niveau, - sûrement cette double action crée alors un contact autrement intime entre ma personne et ce message dont je me fais le scribe-rédacteur, que l’acte, surtout passif et sans support ni trace tangible, de l’œil qui se contente de lire. »

 

« Et la trace écrite laissée par ma main (ou parfois, par la machine à écrire manœuvrée par mes mains. . . ), au rythme de la pensée qui progresse sans hâte et sans jamais lambiner, est le support matériel indispensable de cette pensée - à la fois sa "voix", et sa "mémoire". Je soupçonne d’ailleurs qu’il doit en être plus ou moins de même (peut-être à un moindre degré pourtant) chez la plupart sinon chez tous les "travailleurs intellectuels". »

 

« Le sentiment d’une progression dans une connaissance, qui s’approfondit peu à peu (fût-ce à travers une accumulation d’erreurs, patiemment, inlassablement corrigées) - ce sentiment est aussi irrécusable dans ce dernier cas comme dans l’autre. »

 

« La condition essentielle de cette double assise, de cette foi indispensable pour accueillir le doute comme pour découvrir, est l’absence de toute peur (qu’elle soit apparente ou cachée) au sujet de ce qui "sortira" de la recherche entreprise - de toute peur, notamment, que la réalité que nous nous apprêtons à découvrir bouscule nos certitudes ou convictions, qu’elle ne désenchante nos espoirs. Une telle peur agit comme une paralysie profonde de nos facultés créatrices, de notre pouvoir de renouvellement. Nous pouvons découvrir et nous renouveler dans la peine et dans la douleur, mais non dans la peur devant ce qui s’apprête à être connu, ce qui s’apprête à naître. »

 

« Le "sentiment" ou mieux, la perception qui reflète, qui restitue ce processus, est un "critère" sûr, indubitable - je ne me rappelle pas qu’il m’ait jamais induit en erreur, que ce soit en maths ou en méditation : que j’aie eu à constater, avec le recul, que ce sentiment aurait été illusoire. Souvent il permet, sans résidu de doute, de distinguer Le vrai du faux, ou de discerner le vrai qui est dans le faux, et le faux dans ce qui est censé être vrai. Mais c’est surtout un guide irremplaçable dans toute vraie recherche - un guide prêt à nous informer à chaque moment (pour peu que nous prenions la peine de le consulter) si nous faisons fausse route, ou sommes sur une bonne voie. »




B – Deuxième partie : La quête de sens



B1 – Réflexion contre mépris

Lorsqu'il comprend peu à peu et douloureusement que son œuvre mathématique ne portera pas les fruits espérés faute de relais et en raison de malveillances actives, Alexandre Grothendieck poursuit son exigeante réflexion pour élucider les tenants et aboutissants de cette situation. Apprenant qu'un des rares mathématiciens à avoir osé travailler dans la continuité de ses recherches a été ostracisé puis spolié de sa découverte, il prend conscience de la grave dégradation des mœurs dans son ancien milieu.

 

« Comme je l’ai dit dans l’ Introduction depuis quatre ans les idées et résultats de Mebkhout sont utilisés par tous, alors que son nom reste soigneusement escamoté. »

 

« Tout ça n’a pas empêché Mebkhout de faire confiance à son propre flair, et de le suivre là ou il le menait. Il s’est mis au boulot les mains nues, sans expérience, sans aide de personne. Il était sur que le théorème qu’il pressentait devait être vrai - toutes les indications qu’il avait en mains étaient concordantes. Avec un peu d’expérience, il aurait été évident même qu’il avait déjà tout en mains pour le prouver, avec les moyens désormais standard que le premier de mes élèves venu appliquerait en un tournemain. Mais réduit à ses seules ressources, le théorème lui paraissait vertigineusement lointain et inaccessible - c’est à peine s’il osait espérer qu’il le démontrerait jamais ! S’il a peiné en effet pour le prouver, pendant près de deux ans, c’est qu’il n’avait pas eu l’avantage, comme mes élèves l’avaient eu, d’être épaulé par un aîné bienveillant, et d’apprendre à mon contact une certaine technique standard de dévissage de faisceaux constructibles, jointe à la résolution des singularités à la Hironaka. L’énoncé qu’il a dégagé est un énoncé profond certes, et la démonstration est elle aussi profonde, mais aujourd’hui de nature standard. Rétrospectivement, il apparaît que la difficulté qu’il avait à surmonter était surtout psychologique, plus que technique : travailler à contre-courant, et entièrement réduit à ses seules lumières. . . »

 

« Psychologiquement, il n’était guère pensable qu’il se lance dans le vaste travail de fondements qui s’impose, placé comme il l’était dans un climat d’indifférence hautaine de la part de ceux-là même qui faisaient figure d’autorité cohomologiques, et les mieux placés pour encourager - ou pour décourager. . . »

 

« Plus j’y pense, plus je trouve extraordinaire que dans une telle ambiance, Mebkhout ait réussi quand même à faire son travail, sans laisser se désamorcer son propre flair mathématique par l’incompréhension totale de ses aînés, tellement au-dessus de lui. . ».

 

« En somme, avec son travail dont il sentait bien la portée, il avait cru entrer dans "une grande famille", un peu celle du maître défunt dont personne ne parlait jamais, c’est vrai, et présent pourtant même sans qu’on en parle. Et voilà qu’il se retrouvait dans un monde de requins aux airs polis voire affables, et aux dents impitoyables - dépouillé en un tournemain de ce qu’il avait apporté, le fruit de huit longues années de travail solitaire ; après quoi on lui fait comprendre qu’on l’a assez vu : un importun et un intrus. Il n’y en a pas beaucoup, à sa place, qui n’auraient été traumatisés. Je ne sais s’il s’est ouvert à âme qui vive sur ses déboires, si ce n’est par allusions amères, et si vagues qu’elles font mine de témoigner encore contre lui, comme un aigri, un peu asocial sur les bords. »

 

« C’est facile de "se battre" pour ce qu’on croit être son bon droit, quand on fait partie d’un groupe, si petit soit-il, avec lequel on se sent à l’unisson. Mais celui qui est seul contre tous, l’exclu, l’étranger malvenu, il est comme un arbre privé de son terreau. La force qui est en lui ne lui est d’aucun secours, elle devient amertume qui se tourne contre lui-même, comme pour faire chorus avec le monde entier, qui le rejette. »

 

« Mais pour celui qui est frappé de plein front par l’iniquité, cynique et gratuite, aux mains de ses aînés admirés, comblés de tout - sûrement cette chose-là est de celles qu’on ne peut jamais croire tout-à-fait, de celles qui "dépassent l’entendement". . . Et ce sont celles aussi qui, par là même, peuvent dévaster la vie d’un homme. Ce qui leur donne cette puissance destructrice, c’est la perception obscure, désespérément refoulée et pourtant irrécusable, de l’intention de dévaster, comme ça, pour rien, "pour le plaisir" - pour le plaisir d’écraser d’un geste négligent ce qui pour toi a du prix, cela même (si faire se peut) qui fait la substance et le sel de ta vie. C’est ce plaisir pervers dans la malveillance "pour rien", qui véritablement "dépasse l’entendement". »

 

« Il y a eu en lui, qui n’est pas de nature combative, une foi élémentaire en son propre jugement, qui est aussi une générosité, et qui (bien plus que les "moyens" cérébraux) est la condition première pour faire œuvre novatrice et profonde. »

 

...pour laquelle il avait fallu surmonter des difficultés techniques considérables, demandant beaucoup d’imagination et de puissance technique.

 

« Mais le fait que celui qui fait les frais d’une opération d’arnaque y donne son accord benoîtement, et sans se douter de rien, ne change pas la nature de l’escroquerie, si ce n’est qu’elle se double d’un abus de confiance. Et le fait que des Serre et autres augures y trouvent, eux aussi, leur compte et y donnent leur bénédiction sans réserve, donne à la chose une dimension inhabituelle - celle de la corruption de tout un milieu et de toute une époque - sans pour autant le rendre honorable, toute géniale qu’elle soit, ni lui enlever un iota de son indécence. »

 

Il pointe les comportements choquants de ses anciens élèves qui vont  « bien au-delà de l'indifférence hautaine ou du dédain minimisant les contributions d'autrui » au point de constituer à ses yeux « une véritable opération d’escroquerie, consistant à escamoter purement et simplement la paternité d’un théorème-clef. »

 

 Sans limiter sa réflexion à une condamnation morale, il souligne le gâchis scientifique et humain que cela induit :

 

« Certes, on ne risque pas de jamais arriver à construire une théorie des motifs et de "prouver" quoi que ce soit à leur sujet, aussi longtemps qu’on déclare que ce n’est pas sérieux même d’en parler ! »

 

...Personne, pas même Deligne, ne peut à la longue faire œuvre féconde, œuvre de renouveau profond, tout en regardant de haut les objets même qu’il s’agit au fond de sonder, ainsi que le langage et tout un arsenal d’outils qui ont été développés à cette fin par tel prédécesseur. »

 

« Le fait que ce yoga soit resté pratiquement ignoré jusqu’au moment où il était finalement établi (dans certains aspects importants tout au moins), me paraît un exemple particulièrement frappant du rôle de blocage de l’information que jouent souvent ceux-là même qui par leur situation privilégiée et leurs fonctions sont censés veiller à sa large diffusion. »

 

Les progrès de son information et de son analyse le conduisent à penser que son ex-élève et ami Pierre Deligne a joué le rôle central de chef d'orchestre dans ce qu'il nomme son enterrement et celui de son œuvre. Dès lors,il s'applique minutieusement à comprendre le comment et le pourquoi de ces pratiques.

 

Ce n’est d’ailleurs qu’après mon départ de 1970 que j’ai commencé à me rendre compte, peu à peu et chaque fois avec ébahissement, à quel point il est courant, même chez des hommes aux capacités exceptionnelles, que celles-ci se trouvent parfois comme annihilées, bloquées sans espoir, semblerait-il, par des préventions de nature "irrationnelle" - et d’autant plus tenaces !

 

Je dois avouer qu’avant d’avoir été confronté à la chose, et l’avoir regardée et examinée longuement et sous toutes ses faces, je n’aurais jamais soupçonné, même en rêve, qu’une spoliation collective aussi éhontée puisse jamais avoir lieu dans le monde des scientifiques.

 

Pour eux (comme aussi, faut-il croire, pour la quasi-totalité de l’establishment mathématique, qui encaisse sans broncher ce genre de falsifications. . . ), l’ "Histoire" n’est pas ce qui a eu lieu effectivement, mais est une chose qui peut être décidée souverainement par celui qui s’arroge le droit de l’écrire, ou par le consensus d’une poignée de gens qui décident de ce qui a lieu d’être, comme de ce qui a lieu d’avoir été.

 

Et j’attends, sans impatience et sans illusions, quels autres Colloques Pervers l’avenir nous réserve, avec l’acquiescement sans réserves de la Congrégation toute entière, pour la plus grande Gloire de "la Science" et pour "l’honneur de l’esprit humain".

 

Mais c’est par ce qui reste en suspens, par les chantiers qui venaient de démarrer sur des sites splendides et avec ces pierres de toute beauté (et déjà les ouvriers sont partis, ayant emporté ce qui leur a plu et dégradé le reste. . . ) - c’est par là que mon passé de mathématicien continue à avoir prise sur moi. Ce sont ces chantiers à l’abandon, et que je retrouve aujourd’hui pillés et délabrés, que je voudrais maintenant passer en revue.

 

Dans "Les quatre opérations", je m’étais limité à l’aspect "escroquerie" au sens strict du terme - celui où se trouve dépassé ce "seuil" dont il a été question dans la note de même nom, qui sépare les mauvaises dispositions (s’exprimant par les réflexes de "rejet automatique", en dépit souvent du plus élémentaire instinct de mathématicien) de la mauvaise foi patente et du plagiat caractérisé.

 

« Le sort de SGA 5 m’apparaît maintenant comme un révélateur éloquent et tenace de quelque chose que je n’ai jamais pris la peine encore d’examiner, faute de m’en rendre seulement compte, et qu’en ce moment encore je ne fais qu’entrevoir. »

 

« Sans ces travaux traités avec cette belle désinvolture, aucun des grands travaux de Deligne, qui fondent son prestige bien mérité, ne seraient écrits à l’heure actuelle, »

 

« Visiblement, tout comme Verdier et comme Deligne, ils ont entièrement oublié ce que c’est qu’une création mathématique : une vision qui se décante peu à peu au fil des mois et des années, mettant à jour la chose "évidente" que personne n’avait su voir, prenant forme dans un énoncé "évident" auquel personne n’avait songé (alors qu’en l’occurrence un Deligne s’y était essayé en vain pendant une année entière. . . ) - et que le premier venu peut ensuite démontrer en cinq minutes, en utilisant les techniques toutes cuites qu’il a eu l’avantage d’apprendre assis sur les bancs d’un lointain séminaire dont il ne daigne (ou n’a gardé de) se souvenir. . . »

 

« La même démonstration (copiée sur moi en même temps que l’énoncé) sert à Verdier comme titre de paternité pour une dualité qu’il n’a apprise nulle part ailleurs que dans ce séminaire SGA 5, disloqué et livré au mépris - et elle est utilisée contre Mebkhout, devenant (par son "évidence" même) prétexte (tacite) et moyen pour le spolier sans vergogne du crédit d’une découverte importante. »

 

« Dans l’un et l’autre cas, une présentation honnête aurait consisté à commencer l’article en indiquant clairement la ou les sources pour les idées principales, ou pour la ou les questions qui ont motivé l’article. »

 

« je constate qu’il s’est fait aux côtés de Deligne le co-acteur d’une mystification sans vergogne. »

 

« Cette fois, je crois, j’ai fait le tour de ce tableau. Le tableau du sort d’un séminaire où j’avais mis du meilleur de moi-même, et que je retrouve vingt ans après méconnaissable, massacré par ceux-là même qui en avaient été les bénéficiaires exclusifs - ou du moins par trois de ceux-là, et avec l’assentiment de tous les autres participants. »

 

« Ce privilège, il me semble, créait pour eux une obligation : c’est de veiller à ce que ce privilège ne reste pas entre leurs seules mains, et que ce qu’ils avaient appris de ma bouche, et qui a été un bagage indispensable dans tout leur travail ultérieur jusqu’à aujourd’hui, soit mis à la disposition de tous, et ceci dans les délais raisonnables et d’usage - de l’ordre tout au plus d’une année, voire deux à la rigueur. »

 

« Ce souffle est caché et révélé à la fois par le discours (en apparence détaché et impassible) présentant une substance hautement technique. Ce qui est visé par cette violence, à travers une "dépouille" livrée à merci, est la personne même de celui qui fût le "maître", le "Père" - à un moment pourtant où les "élèves" depuis longtemps déjà ont pris sa place enviée, sans rencontrer aucune résistance ; et que depuis longtemps aussi ils ont élu parmi eux le nouveau "Père", appelé à remplacer l’ancien et à régner sur eux. »

 

« Mais la raison plus profonde me semble dans l’idée obsessionnelle chez lui de nier et détruire, dans toute la mesure du possible, l’unité foncière de mon œuvre et de ma vision mathématique. »

 

« C’est cette partie maîtresse d’une œuvre qu’ils ont choisi de massacrer et dont ils se sont appropriés les morceaux, en oubliant l’unité qui fait leur sens et leur beauté, et leur vertu créatrice »

 

« Cela me remet en mémoire que mon travail de thèse (où j’introduis notamment les espaces nucléaires), que j’avais soumis aux Memoirs of the American Mathematical Society, avait été refusé par le premier référée, un mathématicien honorablement connu qui avait travaillé dans le même sujet, et qui avait considéré mon travail comme plus ou moins vaseux. C’est grâce à une intervention énergique de Dieudonné que ma thèse a été publiée malgré l’avis défavorable du référée. J’ai appris il y a quelques années qu’elle fait partie des cent articles les plus cités dans la littérature mathématique au cours des deux ou trois décennies écoulées. Je présume que s’il reste encore vingt ou trente ans de mathématique devant nous, la même chose vaudra pour SGA 4, à titre (entre autres) de référence de base pour le point de vue des topos en topologie géométrique ; lequel SGA 4 a été classé "illisible" (entre autres qualificatifs de la même eau) par mon brillant ami et ex-élève Pierre Deligne. Je sais (comme il sait d’ailleurs lui-même) que c’est un des textes mathématiques auxquels j’ai consacré le plus de temps et le soin le plus extrême, réécrivant et faisant réécrire de fond en comble, notamment, tout ce qui concerne les sites et les topos et les "prérequisites" catégoriques. La raison de ce soin exceptionnel, c’est que je sentais bien à quel point il s’agit là d’une véritable pierre angulaire pour le développement de la "géométrie arithmétique" dont j’étais en train de jeter les bases depuis une décennies. Je sais aussi que lorsque j’ai fait ce travail, j’avais de longue date (sans vouloir me flatter) le coup de main du maître pour rédiger des maths d’une façon à la fois claire, où les idées maîtresses soient constamment mises en avant comme un fil conducteur omniprésent, et commode pour s’y retrouver aux fins de référence. Si j’ai eu peut-être tort d’écrire (et de faire écrire) un ouvrage de référence circonstancié avec une avance de quarante ou cinquante ans sur mon temps, le fait que des temps qui étaient mûrs (dans les années soixante) aient soudain cessé de l’être, ne m’est pas imputable, il me semble ! »

 

Pour moi, le signe concret le plus éclatant peut être de cette puissance, se trouve dans la maîtrise que nous possédons de la cohomologie étale. Pour arriver à cette maîtrise, en 1963, la vision "six opérations" qui me venait de la dualité cohérente a été mon fil conducteur constant. J’estime par ailleurs être la seule personne au monde qualifiée pour se prononcer au sujet de ce qui a été déterminant dans le développement de cet outil.

 

Mais je sais bien, quant à moi, qu’avec les conjectures de Weil et avec l’intuition omniprésente des topos, la vision des six opérations a été ma principale source d’inspiration dans mes réflexions cohomologiques tout au long des années 1955- 1970. C’est dire que la "puissance" de cette vision est pour moi une évidence, ou pour mieux dire, une réalité dont j’ai fait l’expérience quasiment quotidienne pendant quinze ans de ma vie de mathématicien. Cette expérience s’est d’ailleurs reconfirmée encore de façon frappante ces toutes dernières semaines, dès que j’ai repris contact avec les "chantiers à l’abandon" des coefficients cristallins et de De Rham et celui des motifs. Cette expérience toute "subjective" que j’ai de la puissance d’une certaine vision-force, a également un sens "objectif", difficile à écarter du revers d’une main.

 

" L’ensemble des deux séminaires consécutifs SGA 4 et SGA 5 (qui pour moi sont comme un seul "séminaire") développe à partir du néant, à la fois le puissant instrument de synthèse et de découverte que représente le langage des topos, et l’outil parfaitement au point, d’une efficacité parfaite, qu’est le cohomologie étale - mieux comprise dans ses propriétés formelles essentielles, dès ce moment, que ne l’était même la théorie cohomologique des espaces ordinaires. Cet ensemble représente la contribution la plus profonde et la plus novatrice que j’aie apporté en mathématique, au niveau d’un travail entièrement mené à terme. En même temps et sans vouloir l’être, alors qu’à chaque moment tout se déroule avec le naturel des choses évidentes, ce travail représente le "tour de force" technique le plus vaste que j’aie accompli dans mon œuvre de mathématicien.

Ces deux séminaires sont pour moi indissolublement liés. Ils représentent, dans leur unité, à la fois la vision, et l’outil - les topos, et un formalisme complet de la cohomologie étale. Alors que la vision reste récusée encore aujourd’hui, l’outil a depuis plus de vingt ans profondément renouvelé la géométrie algébrique dans son aspect pour moi le plus fascinant de tous - l’aspect "arithmétique", appréhendé par une intuition, et par un bagage conceptuel et technique, de nature "géométrique".

 

L’opération "Cohomologie étale" a consisté à discréditer la vision unificatrice des topos (comme du "non sens", du bombinage etc.), et du même coup aussi et par assimilation, le rôle qui avait été le mien dans la découverte et le développement de l’outil cohomologique ; et d’autre part, à s’approprier l’outil, c’est à dire la paternité des idées, techniques et résultats que j’avais développés sur le thème de la cohomologie étale. Ici encore, le "bénéficiaire" de l’opération est Deligne , et c’est son ascendant exceptionnel (dû sans doute tant à ses moyens exceptionnels, qu’à sa situation implicite d’ "héritier" de mon œuvre) qui a fait "passer" une opération de cette envergure (de débinage et d’appropriation), sans apparemment faire une seule ride. . . Manœuvre 1. Discréditer ; Manœuvre 2. Saboter ; Manœuvre 3. Démanteler le séminaire originel ; Manœuvre 4. Faire éclater l’unité de mon œuvre

 

Je rappelle que Deligne m’a d’ailleurs confirmé de vive voix, lors de sa dernière visite chez moi (en octobre dernier), cette même thèse délirante - sans véritable conviction il est vrai, et sans faire mine de me préciser en quoi mon séminaire, qui formait un tout harmonieux et cohérent sans l’avoir attendu, dépendrait des travaux de Deligne qui en sont issus sept ans après. . .

 

Mais l’opération en question me frappe surtout, plus qu’un banal plagiat ne pourrait le faire, par une certaine dimension dans l’impudence. Aucune des trois autres opérations n’atteint à mes yeux à cette dimension extrême. Et elle m’atteint plus fortement qu’aucune des trois autres peut-être, car plus encore elle me touche comme un acte de violence, comme un massacre "pour le plaisir" d’un beau travail que j’avais mené à terme et dans lequel je m’étais mis tout entier - à l’intention, avant tous autres, de ceux-là même qui se sont plus par la suite à le saccager, pour en faire la pâture de leur suffisance, et (sous les dehors bon teint de gens de haute volée et d’exquise compagnie) venir y étaler une discrète insolence et ces airs de complaisant mépris.

 

Mais je vois dans les deux premières opérations, faites autour des motifs et de la cohomologie étale, un point commun plus insidieux, concernant un certain esprit qui les a animées. Il s’agit ici d’une certaine attitude intérieure vis-à-vis de la possession d’une information scientifique de haut niveau et à circulation limitée, ou à la limite, d’une information confinée à un groupe de quelques personnes liées par des alliances d’intérêt (voire, à une personne unique), et qui usent de leur pouvoir d’en bloquer la circulation aussi longtemps qu’il leur semble avantageux de s’en réserver le "bénéfice" exclusif.

 

Pour moi, il allait de soi que je m’adressais à eux comme à des personnes animées comme moi, à côté du désir naturel de donner leurs preuves et d’apporter leur contribution à une connaissance commune des choses mathématiques, par un esprit de service, vis-à-vis d’une "communauté mathématique" sans frontières dans l’espace ni dans le temps. Et ce que je mettais entre leurs mains, je savais bien que c’étaient là non des "curiosités", des pièces de musée, mais des choses vivantes et brûlantes, faites pour croître et pour essaimer - et c’était bien ce qui était pressenti d’emblée par ceux à qui je m’adressais). Si je m’adressais à eux, c’était, non comme à des sortes d’actionnaires à qui j’aurais confié des actions, au

nom de je ne sais quels "intérêts" communs, mais bien comme à des personnes à qui me reliait une aventure commune - des personnes, donc, qui auraient à cœur d’agir comme des relais de l’ "information" que je leur communiquais (quitte à y mettre du leur à leur guise, en la répercutant autour d’eux. . . ), tout comme moi-même m’en faisais le relais en leur faveur. »

 

« La pensée, la vision des choses qui vivait en moi et que j’avais crû communiquer, je la vois comme un corps vivant, sain et harmonieux, animé du pouvoir de renouvellement des choses vivantes, du pouvoir de concevoir et d’engendrer. Et voici ce corps vivant devenu dépouille, partagée entre les uns et les autres - tel membre ou quartier dûment empaillé servant de trophée chez l’un, tel autre, dépecé, comme casse-tête ou comme boomerang chez l’autre, et tel autre encore, qui sait, tel quel pour la cuisine familiale (nous ne sommes plus à ça près !) - et tout le reste est bon pour pourrir à la décharge. »

 

« Mais la vision, d’une simplicité enfantine et d’une élégance parfaite, qui a donné pourtant des preuves éloquentes de sa puissance, reste ignorée, objet du dédain de ceux qui préfèrent dédaigner (et piller. . . ), plutôt que comprendre. »

 

« Cet héritage dont il s’est nourri en des années cruciales de croissance et d’essor, et l’unité qui en fait la beauté et la vertu créatrice et qu’il avait si bien su sentir, qui était devenue comme une part de lui-même - mon ami les a par la suite reniés, s’efforçant sans relâche de cacher l’héritage, et de nier et de détruire l’unité créatrice qui en était l’âme. »

 

« S’il y a quelqu’un, à part moi, qui ait entendu et senti cette mélodie et qui s’en est longuement laissé imprégner, alors qu’elle fusait et se déployait devant lui, c’est bien Pierre Deligne. S’il y a quelqu’un à qui j’aie confié quelque chose de vivant, une chose délicate et vigoureuse en quoi j’avais mis du meilleur de moi-même, nourrie au fil des ans de ma force et de mon amour - c’est lui. C’était là une chose faite pour se déployer au grand-jour, pour croître et pour se multiplier - une chose qui était semence et qui était giron, toute prête à transmettre la vie qui était en elle. Ce court contact de hier et d’aujourd’hui a été un peu comme des retrouvailles avec une chose que j’avais depuis longtemps perdue de vue - les retrouvailles avec non pas, des mots, ou des concepts, ni des objets inertes, mais avec une chose emplie d’une vie intense. Et ce contact me fait mesurer aussi à nouveau que cette "chose" que j’avais laissée est assez vaste et assez profonde pour inspirer la vie entière d’un mathématicien qui s’y donnerait corps et âme, et d’autres mathématiciens après lui - car sa vie sans doute ne suffira pas à la tâche. »

 

« La plaquette présente (entre autres) une "galerie de portraits", formée de courts topos sur les différents professeurs présents et passés de l’institution fêtant jubilé. Dans le texte (de la plume de Deligne) qui m’est consacré, texte qui est censé évoquer une œuvre, le mot "cohomologie" ou "motif" n’est pas prononcé. Le mot de "schéma" non plus, ni aucun autre qui puisse suggérer une théorie que j’aurais développée ou un théorème que j’aurais démontré et qui aurait peut-être pu servir. Par contre, je suis affublé généreusement de superlatifs-bidon et autres ronflantes gentillesses : "œuvre gigantesque. . . ", "vingt volumes. . . ", "plus grande généralité naturelle. . . " "grande attention terminologie. . . ", "problèmes. . . dans la ligne qu’il se traçait. . . devenus trop difficiles. . . ". C’est l’enterrement à grandes fanfares et sous les feux de la rampe, par le "compliment" bien envoyé, énorme et pléthorique comme le défunt dont il s’agit d’ "honorer" la mémoire, et en même temps d’une finesse dans l’insinuation cocasse, qui manquait décidément au pataud ancêtre. . . »

 

Une situation aussi aberrante, où un progrès important dans une science, s’incarnant dans une vision nouvelle, est éradiquée par les soins de ceux-là mêmes qui en avaient été les premiers bénéficiaires et dépositaires, n’aurait pu s’instaurer sans cette autre situation, elle aussi hautement exceptionnelle, créée par mon départ subit et par les conditions qui l’ont entouré.

 

« Mon propre enterrement en cette occasion exceptionnelle sous les feux de la rampe, discours du ministre et le reste, n’est pas l’enterrement par le silence, mais par le compliment, habilement dosé et administré. »

 

Il s’agit du rapport fait par Serre en mai 1977 au sujet des travaux de Pierre Deligne, pour le Comité international chargé de distribuer les médailles Fields 1978. Ce rapport a été rendu public après la distribution des médailles Fields au Congrès d’Helsinki 1978. Le rapport commence en ces termes : "Les premiers travaux de Deligne, directement inspirés par Grothendieck dont il était l’élève, concernent divers points techniques de géométrie algébrique. Je me borne à les mentionner : . . . "

 

« il s’agit du renversement des rôles dans la relation maître élève, alors que je suis présenté comme "collaborateur" de mon élève, prenant lui-même figure du vrai fondateur et maître de la cohomologie étale et ω-adique. »

 

« Alors que l’apothéose du nain qui se retrouve géant et plus haut juché encore, et qui désigne à la dérision de tous celui-là même sur lequel il est juché - cette apothéose-là se déroule en pleine place publique, devant foule nombreuse et en liesse, venue acclamer l’ Éloge Funèbre d’un "nain" défunt et enterré, comme "clou" décidément d’une superbe et délectable cérémonie Funèbre. »

 

« Mais cette haleine qui fane la beauté de ce qu’un autre a créé et qui f âne sa joie, f âne aussi la beauté de toute chose et ce pouvoir créateur même qui est en lui comme en chacun de nous, de communier avec la chose et de la connaître profondément. Certes, cela n’empêche pas de faire des choses "difficiles" et d’être admiré, envié et craint. Mais l’œuvre qu’il portait en lui, dont j’ai pu voir naguère les signes avant-coureurs, attend toujours de naître. Elle naîtra le jour (s’il doit poindre) où quelque chose se sera écroulé, et où le maître-esclave juché sera devenu, comme le fût son maître désavoué, un serviteur. »

 

Et lorsqu'il décide d'examiner le rôle d'un aîné aussi prestigieux qu'admiré dans cette sale affaire, il découvre que son admiration lui masquait de larges pans de la réalité :

 

« Le fait est que, depuis bientôt trente ans que je connais Serre, sa personne a représenté pour moi l’incarnation justement de "l’élégance". Je ne dois pas être le seul, sûrement, à le percevoir ainsi. Il s’agit d’une élégance, tant dans son travail et dans son œuvre, que dans sa relation à autrui, qui n’est nullement de pure forme. Elle implique aussi une probité scrupuleuse dans le travail, et une égale exigence de probité vis-à-vis d’autrui. Plus d’une fois j’ai noté son acuité de jugement devant toute velléité de "brouillage" chez tel collègue moins scrupuleux, s’efforçant d’escamoter une difficulté gênante (pour n’avoir pas à reconnaître qu’il ne savait comment la surmonter), ou quelque erreur de son crû. . . Cette élégance impliquait donc, aussi, une rigueur, tant vis-à-vis de lui-même que d’autrui. »

 

« Même Serre ne fait pas exception à la règle, ayant depuis longtemps (comme André Weil) développé une fâcheuse tendance à décréter que les maths qui n’ont pas l’heur de l’intéresser sont "de la connerie".

 

« Quant au nom "dualité de Serre" qu’on a fini par donner à la théorie de dualité cohérente que j’avais développée pendant des années et dans une solitude totale, il a d’autant plus de sel (et Serre, qui n’en demandait pas tant, l’appréciera mieux encore que personne !), que Serre avait manifesté un total désintérêt pour mes travaux de dualité, me privant ainsi de l’unique interlocuteur que j’aurais pu espérer avoir pour mes cogitations ! Je crois pouvoir dire d’ailleurs que ce désintérêt c’est conservé intact jusqu’à aujourd’hui même, y compris pour la notion de catégorie dérivée (et autres détails inutiles. . . ). »

 

« Vu son ascendant exceptionnel sur les mathématiciens de sa génération, et de deux à trois autres qui ont suivi, il me semble que Serre a beaucoup contribué à l’avènement de l’esprit techniciste à outrance que je vois sévir dans les années soixante-dix et quatre vingt, le seul de nos jours qui soit encore toléré, alors que toute autre approche de la mathématique est devenue objet de la dérision générale. Pour reprendre l’expression de C.L. Siegel, on assiste de nos jours à une extraordinaire "Verflachung", à un "aplatissement", à un "rétrécissement" de la pensée mathématique, privée d’une dimension - la dimension visionnaire, celle du rêve et du mystère, celle des profondeurs - avec laquelle elle n’avait jamais avant (il me semble) perdu tout contact. Je le ressens comme un dessèchement, un durcissement de la pensée, perdant sa souplesse vivante, sa qualité nourricière - devenue pur outil, raide et froid, pour l’exécution impeccable de tâches "à l’arrachée", des tâches aux enchères publiques- quand le sens de propos et de direction, et le sens de ces tâches elles-mêmes comme parties d’un vaste Tout, sont oubliés par tous. Il y a une sclérose profonde, cachée par une hypertrophie fiévreuse.

Ce déséquilibre de la pensés est un signe parmi d’autres d’un déséquilibre plus essentiel, et d’un vide, d’une carence plus profonds. Ce n’est pas un hasard si ce dessèchement de la pensée s’est propagé et installé, au cours des deux dernières décennies, en même temps que se sont érodées les formes coutumières de la délicatesse et du respect dans la relation entre les personnes. Et ce n’est pas non plus un hasard si ce vent de mépris qui s’est levé et dont j’ai enfin senti le souffle, s’est accompagné d’une corruption plus ou moins généralisée, dont je ne finis pas depuis plus d’une année de faire le tour.

Nombreux encore, sûrement, restent ceux parmi mes collègues qui continuent à exercer avec probité le métier de mathématicien, lequel mérite bien ce respect. Mais parmi ceux qui sont assis aux premières places, je n’en connais pas un qui ait eu cette simplicité d’en croire le témoignage de ses saines facultés (olfactives, en l’occurrence), plutôt que de se boucher le nez pour n’avoir pas à se dire : quelque chose sent mauvais ici - il faudrait peut-être aller y voir. . . »


B2 – Le chemin raboteux de la connaissance

Il suppose qu'une partie de l'explication de ces comportements tient au rapport conflictuel Maître-Elève, variante des rapports Parents-Enfants, qu'il explore méticuleusement.

 

« Mais l’élève ne peut dépasser le maître en le désavouant en son for intérieur, en s’efforçant en secret, devant soi-même comme devant autrui, d’effacer toute trace de ce qu’il a apporté (que l’apport ait été pour le meilleur, ou pour le pire. . . ) »

 

« Et j’ai senti aussi, obscurément, que ce désaveu secret de ma personne et d’un rôle que j’avais eu dans des années cruciales de sa vie, était aussi, plus profondément, un désaveu de lui-même, (Il en est ainsi, sans doute, chaque fois que nous désavouons et voulons effacer quelque chose qui a bel et bien eu lieu, et dont il nous appartient de cueillir le fruit. . . ). »

 

« Je pourrais l’appeler un manque de probité vis-à-vis du lecteur, vis-à-vis de moi et vis-à-vis de lui-même. »

 

« je vois qu’au moment où j’ai fait sa rencontre et où j’ai été impressionné par ses moyens intellectuels, par son acuité de vision et par sa vivacité de compréhension en mathématique, je ne discernais nullement un manque de maturité en lui ; ni (par la suite) les effets qu’allaient avoir sur lui son ascension sociale vertigineuse, en l’espace de quatre ans à peine, du statut d’étudiant inconnu à celui de vedette du monde mathématique et de professeur permanent, investi de privilèges et de pouvoirs considérables, dans une institution déjà prestigieuse. »

 

Analysant son propre rapport à ses élèves, il découvre la fausseté de sa générosité et recherchant les raisons de cette distorsion, trouve de nouvelles explications et pistes de réflexion :

 

« La vraie générosité ne naît pas d’un conformisme, d’un souci d’être (et de paraître, devant soi et les autres) "généreux". Le malaise refoulé était à chaque fois un signe bien clair que cette "générosité" était factice, que c’était une attitude, non le don spontané, sans réserve de la générosité véritable. »

 

« En somme, ma "générosité" a consisté à entrer dans un jeu où l’autre présente comme siennes des idées qui lui viennent d’autrui, donc où il donne une image de lui-même et d’une certaine réalité, dont lui et moi savons pertinemment qu’elle est fausse. Nous sommes donc solidaires dans ce qu’on peut appeler une "tricherie", où chacun, lui comme moi, a trouvé son compte. »

 

« Plus nous approchons du "but" convoité de supplanter, d’évincer, d’éblouir, plus nous nous éloignons et nous coupons de cette force délicate en nous, et coupons les ailes à notre propre élan créateur. Dans notre tenace effort de nous hausser nous avons depuis longtemps oublié de voler, et que nous sommes faits pour voler. »

 

« Ce sont des signes "indirects" pourtant - aucun de ceux que j’ai pu observer de première main ne se présente sous la forme d’un doute, d’un manque d’assurance - plutôt, et de plus en plus avec les années par ce qui peut sembler à l’opposé : une suffisance, un propos délibéré de dédain, voire de mépris. Mais un tel "opposé" révèle son vis-à-vis, avec lequel il forme paire et dont il est l’ombre. »

 

« Mais une suffisance avait émoussé cette avidité de comprendre qui m’avait enchanté alors, et cette faculté aussi d’appréhender les grandes choses à travers les choses "petites", comme celle d’appréhender ou de concevoir de grands desseins, à l’écoute des unes et des autres. »

 

« Ce que je transmettais, en ces quatre années de proche contact mathématique entre lui et moi, était quelque chose où j’avais mis du meilleur de moi-même, une chose nourrie de ma force et de mon amour - une chose dont (je crois) je faisais don sans réserve et sans en mesurer ni même, peut-être, en sentir vraiment le prix. »

 

« Ce que je donnais était reçu aussi, à un autre niveau qui me restait caché, non comme les outils pour sonder un Inconnu fascinant et inépuisable, mais comme des instruments pour supplanter (d’abord), et plus tard pour asseoir une domination, une impitoyable "supériorité" sur autrui. »

 

« C’est le cas typique d’un lien conflictuel au père ou à la mère, qui indéfiniment retient dans l’orbite de ceux qu’il est destiné à quitter et à dépasser, celui qui se plaît à cultiver ce conflit en lui, au lieu de s’élancer à la rencontre du monde. . .(Comme tout manque de simplicité peut-être, ou peu s’en faut, est au fond une complaisance à soi. . . ) »

 

Sa prise de conscience renouvelée l'amène à mieux comprendre les attaques du cœur de son œuvre (SGA5) dans laquelle son ami est fortement impliqué . D'abord, il examine ce que représente pour lui cette partie de son œuvre, qu'il juge essentielle, puis comment elle a été reçue par ceux dont il escomptait le relais . Dépassant la souffrance intime ressentie à la découverte des agissements de son ami, il pousse l'analyse implacablement construisant ainsi un nouveau savoir sur son propre fonctionnement, celui de son ami, ceux de ses anciens élèves :

 

« C’est le sentiment de disposer d’un tel interlocuteur-relais qui donnait à mes périodes sporadiques d’activité mathématique un sens plus profond que celui de l’assouvissement d’une fringale, en les reliant à une aventure collective dépassant ma propre personne. »

 

« Dans l’un et l’autre cas, le désintérêt visiblement était sincère, comme il l’avait été aussi dans d’autres cas, quand il s’était exprimé vis-à-vis d’autres que moi-même. Ce n’était pas la première fois que je voyais en lui (ou en d’autres) des forces étrangères à la soif de connaître neutraliser celle-ci, et se substituer au flair du mathématicien. »

 

« Ce qui frappe dans cette situation, c’est le comique ubuesque, énorme, irrésistible, de la chose ! J’ai dû sentir ce comique confusément au cours des jours derniers, mais il vient de se révéler à moi dans sa vraie nature seulement en cet instant, où j’ai placé la dernière majuscule sur mes obsèques solennelles - dans un soudain et irrésistible éclat de rire ! C’est le rire justement qui avait manqué jusqu’à présent dans cette étape dite "ultime" de la réflexion, où la note dominante était plutôt l’air peiné du "Monsieur bien" déçu dans ses légitimes expectatives (voir même abominablement trompé), quand l’air peiné ne cédait la place aux commentaires sarcastiques et bien envoyés (on a l’habitude de s’exprimer, ou on ne l’a pas !). Je sens décidément que je suis à nouveau sur la bonne voie, après cette longue digression (ce mot-là me rappelle quelque chose. . . ) dans les tonalités tristes. »

 

« Mon enterrement (symbolique) a été un retour des choses, une récolte de semailles faites par mes propres mains. »

 

« Une seule personne, si prestigieuse soit-elle, ne suffit pas à faire une mode - encore faut-il que la mode qu’on veut lancer réponde à une attente, à un désir secret, chez beaucoup d’autres, avant de devenir consensus et de faire la loi. »

 

« Cela va dans le sens de cette constatation générale, que ce sont les relations les plus proches qui ont surtout vertu d’attirer et de fixer les forces de conflit. »

 

« La coïncidence maintenant dont je veux parler, c’est que pour autant que je sache, ce sont les seuls élèves aussi (avec guillemets c’est une chose entendue !), qui vis-à-vis du "grand monde" aient fait tout leur possible pour minimiser ou pour effacer, dans toute la mesure du possible, ce lien très simple et évident à ma personne. »

 

« Que l’un de ces hommes qui la pratiquent fasse figure, par ses moyens aussi bien que par ses œuvres, de grand mathématicien (ce qui le place d’emblée au-dessus de tout soupçon), ne change rien à la nature de la chose. Sûrement je suis vieux jeu - de mon temps ce genre d’opération s’appelait une escroquerie et celle-ci m’apparaît comme une disgrâce pour la génération de mathématiciens qui la tolère. »

 

« Dans l’attribution de ce nom (qui parait aberrant à première vue) je sens un acte de bravade, une sorte d’ivresse dans un pouvoir si total, qu’il peut se permettre même d’afficher (symboliquement, par l’étalage d’un nom provocateur dont personne ne se permettra de lire le vrai sens pourtant éclatant !) sa nature véritable de spoliation "perverse" d’autrui. »

 

« Mon ami est toujours et totalement "pouce" - il peut se servir à l’aise, avec la bonne conscience complète que donne l’admiration (tout ce qu’il y a de fondée) de ses pairs et de ses impairs, garante d’une impunité totale. »

 

« Un conte c’est un conte, il nous dit quelque chose sur la réalité - mais il n’est pas la réalité »

 

« D’après les allusions de Zoghman (qu’il ne tenait visiblement pas à préciser), j’ai compris qu’ "on" minimisait systématiquement la portée de ce qu’il avait fait - un point et c’est tout. C’est là après tout la chose la plus commune du monde. L’appréciation de l’importance d’une chose étant dans une large mesure subjective, c’est chose courante et quasiment universelle d’attribuer plus de mérite et d’importance à ses propres travaux, à ceux de ses copains et de ses alliés, qu’à ceux des autres, et surtout de ceux qu’on a envie de minimiser pour une raison ou une autre. »

 

« Le travail conceptuel qu’on fait est toujours insuffisant à la longue, et c’est en le reprenant et en allant au-delà, et pas autrement, que la mathématique progresse. »

 

« Mais il semblerait que mes élèves aient enterré aussi l’exemple que je leur ai donné, en même temps que ma personne et mon œuvre. »

 

« Même dans cet attristant article il en transparaît un signe avec le théorème cité. Mais en se maintenant (à l’instar de son ami) dans des dispositions de fossoyeur, il fonctionne, tout comme son prestigieux ami, sur une partie dérisoire de ses moyens. Un signe (qui m’a stupéfié) d’une apparente médiocrité, chez un mathématicien qui a donné pourtant des preuves d’astuce et de flair, a été le manque total d’instinct pour sentir la portée des travaux de son "élève-sic" Mebkhout, qu’il s’est plu à traiter du haut de sa grandeur, sans avoir jamais su faire lui-même œuvre d’une profondeur et d’une originalité comparables. Ce n’est pas qu’il n’en soit peut-être capable tout autant que Mebkhout ou que moi. Mais il ne s’est jamais’ laissé aucune chance de faire des grandes choses, c’est-à-dire de lâcher les rênes à une passion - plutôt que de faire de la mathématique et de ses dons les instruments pour éblouir, pour dominer ou pour écraser. Toujours jusqu’à présent, il s’est contenté de reprendre tels quels les notions et les points de vue féconds déjà tout cuits. Il semble bien en effet avoir totalement perdu le sens de ce que c’est qu’une création mathématique. »

 

« Mon identification à mon père, dans mon enfance, n’a pas été marquée par le conflit - qu’en aucun moment de mon enfance, je n’ai ni craint ni envié mon père, tout en lui vouant un amour sans réserve. Cette relation-là, la plus profonde peut-être qui ait marqué ma vie (sans même que je m’en rende compte avant cette méditation d’il y a quatre ans), qui dans mon enfance a été comme la relation à un autre moi-même à la fois fort et bienveillant - cette relation n’a pas été marquée par le sceau de la division et du conflit. Si, à travers toute ma vie bien souvent déchirée, la connaissance de la force qui repose en moi est restée vivante ; et si, dans ma vie nullement exempte de peur, je n’ai pas connu la peur ni d’une personne ni d’un événement - c’est à cette humble circonstance que je le dois, ignorée encore jusqu’au delà de mes cinquante ans. Cette circonstance a été un privilège sans prix, car c’est la connaissance intime de la force créatrice en sa propre personne qui est aussi cette force, qui lui permet de s’exprimer librement selon sa nature, par la création - par une vie créatrice.

Et ce privilège, qui m’a exempté d’une des marques parmi les plus profondes du conflit, est en ce moment aussi comme une entrave, comme un "vide" dans mon expérience de la vie. Un vide difficile à combler, là où beaucoup d’autres ont un riche tissu d’émotions, d’images, d’associations, leur offrant le chemin (pour peu qu’ils soient curieux de le prendre) d’une compréhension profonde d’autrui en même temps que d’eux-mêmes, dans des situations que j’arrive (à force de répétitions et de recoupements) à appréhender tant bien que mal, mais devant lesquelles je reste pourtant comme un étranger - avec le désir de connaissance en moi qui reste sur sa faim. »

 

« Je sens dans de telles inventions autant d’actes de domination et de mépris vis-à-vis de la communauté mathématique toute entière - et en même temps un pari, qui visiblement a été gagné jusqu’au moment de l’apparition inopinée du défunt, lequel apparaît presque comme le seul éveillé devant une communauté d’endormis… »

 

« Cette capacité enfantine de voir les choses simples et essentielles, si humbles soient-elles et dédaignées de tous - c’est en elle que réside le pouvoir de renouvellement, le pouvoir créateur en chacun. Ce pouvoir était présent à un rare degré en le jeune homme que j’ai connu, inconnu de tous, amant modeste et passionné de la mathématique. Au cours des ans, cet humble "pouvoir" a semblé disparaître de la personne du mathématicien admiré et craint, jouissant sans entrave de son prestige, et du pouvoir (parfois discrétionnaire) qu’il lui donne sur autrui. »

 

Tous les approfondissements de l'analyse nécessitent de surmonter des obstacles, des résistances :

 

« Mais il y avait une tristesse, en tournant cette page-là dans la relation à un être qui continuait à m'être cher, alors que le lien le plus fort qui m’avait attaché à lui s’était desséché et avait péri. »

 

« Cette "impression" ou image a dû surgir, à ce moment, comme l’expression visuelle (pour ainsi dire) de quelque compréhension qui, à un certain niveau, avait dû se former et être présente depuis longtemps, comme fruit de tout un ensemble de perceptions qui avaient dû avoir lieu au fil des mois et des années, sans que l’attention ne les retienne ni que le souvenir ne les enregistre ; des perceptions toutes simples et toutes évidentes sans doute, mais que je n’avais pas "retenues" parce qu’elles apparaissaient indésirables à quelqu’un en moi qui souvent a pouvoir de trier à sa guise. . . »

 

« Si aucun souvenir ni association ne s’est alors présenté, c’est sûrement que je n’avais pas le minimum de disponibilité pour l’accueillir. »

 

« J’ai cru bon ici de faire grâce au lecteur d’une bonne page de considérations sur la méditation en général, qui ont été une façon de tourner autour du pot - signe des résistances à entrer dans le vif du sujet. Il est clair que mon attachement au "rêve des motifs" est (comme sans doute tout attachement) avant tout (sinon exclusivement) de nature égotique. C’est le désir, non seulement de contribuer à une œuvre collective, mais aussi de voir cette contribution reconnue. »

 

« Dans chaque cas, j’ai fini par examiner la réticence et par comprendre qu’elle n’était pas fondée, que sa source n’était pas une délicatesse mais une confusion, pour ne pas dire une pusillanimité. »

 

« Ce "déplaisir" est dû avant tout, il me semble, à cette impression d’impudence, de mépris délibéré d’un lien qu’on affecte d’ignorer, de tenir pour négligeable. La situation est toute différente quand des idées ou résultats qu’on a découverts sont redécouverts par autrui, chose qui arrive couramment. »

 

« Ce qui distinguait ces tâches de toutes autres, dans ma relation à elles, c’est que c’étaient mes tâches ; celles que j’avais senties, et faites miennes. Je savais bien que de les avoir senties avait été l’aboutissement d’un travail délicat et profond, d’un travail créateur, qui avait permis de cerner les notions et les problèmes cruciaux qui faisaient l’objet de telle tâche, ou de telle autre. »

 

« On peut appeler cet endroit "vanité" ou "fatuité" et l’affubler d’autres vocables - et je ne prétends pas que ces termes soient déplacés ici, mais quel que soit le nom qu’on lui donne, je n’ai nulle honte d’en parler ni d’être comme je suis, et je sais que la chose dont je parle est la plus universelle du monde ! Sans doute cet attachement d’une personne à "ses œuvres" n’a-t-il pas la même force d’une personne à une autre. Dans ma vie, ou "le Faire" a été depuis mon enfance le point focal constant de mes grands investissements d’énergie, ce lien a été fort et le reste encore aujourd’hui. »

 

« Cette énergie était indispensable pour que je puisse même "fonctionner" comme le "maître", c’est à dire comme l’aîné qui enseigne un métier (qui est aussi un art), et qui ne peut se faire sans que se mobilise une énergie considérable. »

 

« Je puis donc dire que pour ce "moi" envahissant et avide de s’agrandir (qui n’était pas seul dans la place mais qui y était bel et bien !) mes élèves étaient avant tout des "collaborateurs" bienvenus, pour ne pas dire les "instruments" - des "bras" bienvenus pour l’édification d’une œuvre imposante qui dirait "ma" gloire ! »

 

« J’ai bien compris que toute saugrenuité, tout soi-disant "non-sens" a un sens - et le seul fait de le savoir, et dès lors d’être curieux du sens derrière le non-sens, souvent m’ouvre à la signification évidente de celui-ci. »

 

« La question qui reste ouverte pour moi, est si ce "signe" que représente ce fait-divers sans doute relativement banal aujourd’hui (d’un auteur, présentant comme siennes les idées non publiées d’autrui) - si ce signe est celui d’une dégradation générale des mœurs, donc si c’est seulement un signe typique d’un "esprit du temps" dans le monde mathématique aujourd’hui, ou s’il a plutôt à m’apporter un enseignement sur ma personne particulière - sur celui que j’ai été et qui maintenant revient sur moi, à travers les attitudes à mon égard de ceux qui furent mes élèves. »

 

« C’est là une "coïncidence" dont le sens encore m’échappe – mais qui ne peut pas ne pas avoir de sens. »

 

« S’il m’est arrivé de découvrir des choses que je considère utiles et importantes, c’est toujours dans les moments où j’ai su ne pas écouter ce qui se présente comme la voix de la "raison", voire de la "décence", et suivre cette envie indécente en moi d’aller voir même ce qui est censé être "sans intérêt" ou de piètre apparence, voire même foireux ou indécent. »

 

« Dans ce nouveau départ de la "même" réflexion, le moteur principal était "le patron" - j’étais touché dans mon amour-propre, dans mon sentiment de décence, et en écrivant mon émotion je m’en libérais dans une certaine mesure. »

 

« Si elles ne m’ont "agréé", du moins elles m’auront édifié. . . »

 

« Cette image du corps vivant, et de la "dépouille" aux morceaux dispersés aux quatre vents, a dû se former en moi tout au long de la semaine écoulée. La forme cocasse où elle s’est présentée sous ma plume-machine à écrire ne signifie nullement que cette image soit le moins du monde une invention, un tantinet macabre, une improvisation burlesque sur la lancée d’un discours. L’image exprime une réalité, ressentie profondément au moment où elle a pris forme matérielle par une formulation écrite. »

 

«... C’est mon corps, fait de chair et de sang et d’une force de vie qui lui permet de survivre à de profondes blessures et de se régénérer. Et mon corps est la chose au monde aussi, sans doute, à laquelle je suis le plus profondément, le plus indissolublement liée. . . »

 

« Se préoccuper du sort de telle œuvre qui a quitté nos mains, et surtout bien sûr se préoccuper si notre nom lui reste attaché tant soit peu, est ressenti comme une petitesse, une mesquinerie - alors qu’il paraît naturel à tous pourtant qu’on soit touché profondément quand un enfant de chair qu’on a élevé (et qu’on croit avoir aimé) choisit de répudier le nom qu’il a reçu à sa naissance. »

 

« Ce "gâchis" même, qui n’est autre que l’action du conflit, de la division dans la vie de chacun, est une substance d’une richesse, d’une profondeur que j’ai à peine commencé à sonder une nourriture qu’il m’appartient de "manger" et d’assimiler. Par là, ce gâchis, et tout autre gâchis comme j’en rencontre à chaque pas, et toute chose aussi qui m’advient au tournant du chemin et qui si souvent est malvenue - ce gâchis et autres choses malvenues portent en eux un bienfait. Si la méditation a un sens, si elle a force de renouvellement, c’est dans la mesure où elle me permet de recevoir le bienfait de ce qui (par mes réflexes invétérés) se présente comme "malfaisant", où elle me permet de me nourrir de ce qui semble fait pour détruire.

Se nourrir de son vécu, se laisser renouveler par lui au lieu de constamment l’éluder - c’est cela, assumer pleinement sa vie. J’ai en moi ce pouvoir, libre à moi en chaque instant à en faire usage, ou à le laisser au rancart. Il en est de même de mon ami Pierre, et de chacun de ceux qui furent mes élèves - libres comme moi de se nourrir du "gâchis" dont je termine de faire le tour en ces derniers jours d’une longue méditation. Et il en est de même aussi pour le lecteur qui lit ces lignes, à lui destinées. »

 

« Mais il est vrai aussi qu’on s’est très bien passé de faire des maths pendant deux millions d’années qu’on est là. »

 

« A force de derniers compléments, j’ai appris bien des choses que je n’aurais pu apprendre autrement, en faisant l’économie d’une réflexion "sur pièces". Et ces choses se sont assemblées une à une en un tableau aux vives couleurs, de vastes proportions et aux multiples volets. Maintenant encore, je vois qu’il n’est pas entièrement achevé - il y a deux endroits encore qui semblent réclamer un dernier coup de pinceau. »

 

« Les mots ont été lents et hésitants à monter, alors que l’impression, d’abord diffuse, se décantait au fil de l’écriture. Une fois que c’était écrit noir sur blanc, et élagué ce qui paraissait inutile, j’ai su que j’avais cerné ce que j’avais "entendu" aussi bien que je serais capable de le faire.

 

Difficulté qualifiée de "proverbiale", de surcroît ! Cela n’a guère de sens, si ce n’est l’intention d’épater ceux qui ne sont pas dans le coup ! La "difficulté" d’une conjecture ne peut être vraiment appréciée qu’une fois qu’elle est démontrée - c’est sa fécondité par contre qui peut être pressentie d’emblée, et qui souvent se manifeste objectivement, dès avant sa démonstration, par les travaux qu’elle a inspirés. »

 

« Pour ce qui me concerne, cette intuition ou "connaissance" ou "conviction" que je viens de formuler, me suffit pour mon désir de compréhension présent, et je m’y fie sans réserve aucune. »

 

« Ce sont celles aussi, très exactement, où je me voyais confronté encore aux signes familiers de la violence en apparence inexplicable, insaisissable, irréductible. . . L’irruption soudaine de cette violence fait soudain resurgir et déferler une vague d’angoisse éperdue, aussitôt prise sous contrôle et refoulée. Cette réaction viscérale est restée identique à elle-même jusqu’à aujourd’hui, à peu de choses près. »

 

« Des qu’une situation intérieure confuse est affrontée avec simplicité et assumée, l’angoisse qui l’accompagne pour nous porter le message de notre confusion, disparaît sans laisser de trace, si ce n’est celle d’une connaissance, et d’un calme renouvelé. »

 

« Si j’essaye de discerner la cause d’un si étrange aveuglement au service d’un propos délibéré de mépris et de violence, il vient ceci. Les violences que j’avais eu moi-même à subir au cours de mon enfance depuis l’âge de cinq ans, sans même avoir jamais été désignées comme telles à mon attention d’enfant, avaient fini par créer un état de tension chronique, restée inconsciente et soigneusement contrôlée par une volonté bien trempée. Cette tension, ou accumulation d’agressivité sans cible particulière, créait le besoin d’une décharge d’agressivité. »

 

« Il devait y avoir en moi une violence "vacante", une violence diffuse, errante, à la recherche d’une cible sur qui se décharger. »

 

« ...l’abdication devant la présence d’une liberté créatrice en soi et en autrui, laquelle nous ouvre l’option, à chacun, d’assumer les situations dans lesquelles nous nous trouvons placés, au lieu de suivre passivement les lignes de pente des mécanismes tout tracés, prêts à nous prendre en charge en tout moment. »

 

« Cette responsabilité n’est nullement levée par le fait que souvent nous recourons à la commodité, à nous offerte, de nous cacher nos propres motivations. »

 

« Assumer une situation, par contre, c’est ni plus, ni moins que l’aborder de bonne foi, au plein sens du terme, c’est à dire : sans faire usage de la facilité qui nous est offerte de nous en cacher les tenants et aboutissants évidents, par des subterfuges grossiers. »

 

« Cette "facilité" ou "commodité" que nous avons, avec l’encouragement de tous, de "prendre des vessies pour des lanternes", et par là, de bloquer ce qui est fait pour couler, n’a en fait rien de "confortable" ! L’immobilisme intérieur pépère qu’elle nous ménage, nous le payons d’un prix exorbitant - de celui d’une crispation intérieure, et du faramineux investissement d’énergie pour maintenir et cette crispation, et la fiction vessies = lanternes. »

 

« ce bagage est inutile pour assumer sa vie, c’est-à-dire aussi, pour digérer et assimiler la substance de son propre vécu, et par là, mûrir, se renouveler. . »

 

« La force vive de la réaction vient, au contraire, du fait que cette chose, constatée en autrui et "qui n’a pas lieu d’être", nous met en cause nous – même. »

 

« Mais qu’il s’agisse d’un travail mathématique ou d’une méditation sur ma vie, le "malaise" dont je parle est toujours le signe d’une compréhension qui reste imparfaite, non seulement (et pour cause) celle du travail encore à faire, mais également la compréhension de ce qui a été fait au cours du travail écoulé. »

 

« Elle me paraît le signe plutôt d’un défaut d’unité, d’une intégration insuffisante de l’ensemble des compréhensions partielles apparues comme fruits des étapes successives de la réflexion. Ces compréhensions partielles restent elles aussi imparfaites, voire hypothétiques, aussi longtemps qu’elles ne se trouvent intégrées dans une vision d’ensemble, où elles s’éclairent mutuellement. »

 

« Je discerne plus clairement à présent la nature et les limites de cette "réalité". C’est la réalité d’une pose, s’efforçant de se mouler suivant un modèle, ressenti comme l’idéal à atteindre. »

 

« Mais en considérant la chose, il est vrai que c’est un tout petit pas en effet, pour l’inconscient avide de satisfaction symboliques, qu’il peut se payer à coups d’images mentales de sa propre fabrication, entre le "désir insensé" (et d’une force considérable visiblement) d’être ceci ou cela, et l’acte d’identification avec cela même qu’on veut être. »

 

« C’est l’aspect désavoué … le pôle idéal, héroïque, du moi. »

 

« un "pôle honteux et méprisable", et un autre "pôle idéal, héroïque". »

 

« C’est là un mécanisme des plus courants, qu’on rencontre à chaque coin de rue, que ce soit dans sa propre personne (la dernière où on songerait à aller la chercher. . . ), ou dans celle de ses proches et de ses amis. J’ai même l’impression que ce mécanisme-là est de nature universelle, qu’il fait partie des mécanismes de base du psychisme humain, que c’est un de ces quelques mécanismes passe-partout qui constituent le syndrome de fuite devant la réalité : le refus d’en prendre connaissance, et la peur de l'assumer.

 

« Il est si rare que deux personnes abordent sur le fond une question qui les concerne profondément l’une et l’autre ! " »

 

« Toujours est-il que, comme chaque fois qu’un doute se manifeste, la bonne chose à faire est d’en prendre conscience (ce qui n’est pas toujours évident, vu les réflexes invétérés de "faire taire" les doutes malvenus), et, ceci fait, de l’examiner avec soin. »

 

« C’était sûrement là mon propos inconscient en écrivant cette note - prendre mes distances par rapport à une attitude d’incrédulité vis-a-vis de mes propres facultés, et par rapport à un instinct grégaire de "faire comme tout le monde". »

 

« IL aura fallu que j’entende Deligne s’exprimer en ces termes, pour voir ainsi de mes yeux cette combinaison étrange d’une bonne foi de détail, et d’une mauvaise foi phénoménale et éclatante dans le fond et dans l’essentiel. »

 

« Pour moi, la notion de "difficulté" est toute relative : une chose me paraît "difficile" aussi longtemps que je ne l’ai pas comprise. Mon travail alors ne consiste pas à "surmonter" la difficulté à la force du poignet, mais à entrer dans mon incompréhension suffisamment pour arriver à comprendre quelque chose, et rendre "facile" ce qui avait semblé "difficile". »

 

« Visiblement, dès ce moment là déjà, la situation dans l’ensemble de mes élèves cohomologistes est pourrie, sans que je ne m’aperçoive pourtant de rien, préférant vivre dans un monde où tout n’est qu’ordre et beauté. . . C’est dix-huit ans plus tard que je commence à jeter un premier et timide regard sur ce qui s’est réellement passé, en ces temps qui (il y a une année encore) m’avaient semblé idylliques. »

 

« Je peux même dire que si l’écriture de « Récoltes et Semailles » m’a révélé quelque chose à ce sujet, c’est bien un état d’ "immaturité" en effet, un manque de "sagesse", et nullement l’opposé. Cela a été peut-être la découverte la plus inattendue de toutes, et la plus cruciale aussi par ses implications immédiates, que la force de mon attachement à un certain passé et à mon œuvre de mathématicien. Cet attachement, sous forme encore relativement discrète, s’est d’abord révélé à moi fin mars l’an dernier, au cours de la réflexion dans la note ultime "Le poids d’un passé" de Fatuité et Renouvellement. C’est d’être confronté à la réalité brutale de l’Enterrement, dans ses aspects surtout de mépris délibéré et de violence, qui a mis en branle en moi des puissants réflexes égotiques de défense. Ils me révèlent en même temps la puissance des liens qui m’attachent à un passé, dont j’avais pu croire naguère qu’il s’était détaché de moi. Au cours de l’année écoulée, ces liens semblent avoir pris une vigueur nouvelle, et bien souvent (ces derniers temps surtout) je les ressens comme un poids en effet, un poids éreintant à vrai dire - comme d’autres poids qui ont pesé sur moi naguère, et qui se sont résolus. . .

Il faudrait que je fasse exception ici d’une certaine attitude possessive vis-a-vis de mes "chasses gardées", sur laquelle je mets le doigt dans Fatuité et Renouvellement, dans la section "La mathématique sportive" Ces disposition "sportives" devaient me porter à minimiser les idées d’autrui, chaque fois que celles-ci m’étaient déjà connues de mon côté. On peut donc dire (contrairement à ce que j’affirme dans le texte principal) que dans ces cas-là, ma vanité interférait bel et bien avec "mon sain jugement", et avait tendance dans tel cas à m’inciter à une attitude décourageante, là ou un encouragement bienveillant aurait été de mise. »

 

« C’est aussi peu à peu seulement, et à l’encontre de forces d’inertie considérables, que je me suis rendu compte que ces causes "irrationnelles" n’en sont pas moins parfaitement intelligibles, pour peu qu’on se donne la peine de s’y arrêter et de les sonder. C’est grâce à cela que j’ai fini par les "accepter" aussi, tant bien que mal. . . Pour en revenir à ma personne, et à ma relation à la mathématique. Par mon style de travail, j’ai tendance à fonctionner à coups de présomptions souvent hâtives, sans me soucier de "prudence"; mais je suis jusqu’au bout chacune des intuitions (ou "présomptions") apparues, ce qui fait que les erreurs nombreuses qui parsèment tout au long les premiers stades du travail finissent par s’éliminer, pour laisser place à une compréhension d’une solidité à toute épreuve, et qui (le plus souvent) touche bel et bien au cœur des choses.

Ma façon spontanée de procéder est toute autre quand il s’agit de porter un jugement sur un travail d’autrui,et surtout lorsque celui-ci se place dans un sujet ou sur des registres avec lesquels je ne suis pas familier. J’ai toujours eu tendance alors, il me semble, à faire preuve de prudence et de modestie. »

 

« Chose qui peut paraître paradoxale, c’est mon impatience même à "en finir", à "jeter sur le tapis" ce que j’ai à dire, au sujet de telles et telles choses qui se passent en ce moment même et qui me concernent et me touchent de près - c’est cette impatience (je crois) qui crée le frottement, la dispersion d’énergie. Le frottement est le signe d’une division, de forces tirant dans des directions opposées, chacune s’exaspérant de la résistance opposée par l’autre : il y a la hâte "d’en finir", de "lâcher" le morceau depuis que je le fignole - et il y a l’exigence d’aller jusqu’au bout de ce que me fait entrevoir l’instant présent, de ne pas me contenter d’à peu près, de ne pas me laisser bousculer, ni me laisser enfermer dans un "programme" à boucler, dans un "agenda" fixé d’avance. Je sais bien que dès l’instant où j’exclus l’imprévu, cet empêcheur de tourner en rond, mon travail perd sa qualité et son sens. »

 

« La pensée, même animée par un désir intense de savoir le fin mot (de la chose à la fois "sue" et récusée) - la pensée est impuissante à elle seule à effacer cette pesanteur-là, profondément ancrée dans la structure du moi. C’est la force péremptoire du contact direct avec la réalité, seulement, qui a pouvoir parfois de bousculer cette pesanteur, de l’entamer ou de la déplacer un tantinet, sinon vraiment l’effacer. »

 

Il peut être utile parfois de montrer du doigt des choses évidentes, mais une fois cela fait, c’est perdre son temps que de vouloir convaincre quiconque que ce sont des choses en effet, et pas des imaginations, qu’iriez-vous donc chercher là ! C’est perdre son temps que de vouloir convaincre la mauvaise foi, que celle-ci soit consciente ou inconsciente, c’est pareil, et qu’elle prenne le visage de l’idiotie, ou celui de la finesse - c’est pareil encore.

 

« J’ai pu d’ailleurs constater que c’est là peine perdue - une fois repéré, c’est foutu, et de se démarquer c’est alimenter un mépris, lui apporter une justification tacite, au lieu de le désarmer,. »

 

« Cela fait d’ailleurs un moment que j’ai compris que la "bonne foi" n’est nullement une chose aussi simpliste et bien tranchée, qu’il m’avait semblé la plus grande partie de ma vie. Un certain type de "bonne foi", des plus répandus, consiste simplement à se donner le change à soi-même, comme un pavillon de bon aloi servant à couvrir des marchandises parfois douteuses. Notre psyché est faite de couches superposées, et à mesure que le regard s’affine, il voit la "bonne foi" de telle couche servir parfois de couverture et d’alibi aux supercheries de celle d’en dessous. »

 

« C’était là un nouveau grand pas dans ma compréhension de l’ Enterrement - mais le nœud de la contradiction n’était toujours pas abordé pour autant ! La personne de Serre restait pour moi (comme si rien ne s’était jamais passé) l’incarnation d’une "élégance" et d’une "probité" sans peur et sans reproche. Le "tabou" restait sain et sauf !

C’est le coup de fil d’avant-hier qui a fait éclater la contradiction, me mettant le nez "en plein dedans" (l’ Enterrement), que ça me plaise ou non. Il y a eu, comme de juste, mobilisation immédiate de forces de résistance considérables (évoquées tantôt), pour maintenir le statu quo, plutôt que d’assumer la contradiction : en prendre acte, d’une façon ou d’une autre, et par là, la résoudre. J’étais libre de le faire, ou de ne pas le faire. J’ai sauté le pas - et j’en suis heureux. La récompense a été immédiate : une libération, se manifestant par un sentiment de légèreté, de soulagement ; soulagement d’une tension intérieure, certes, mais plus encore, libération d’un poids. »

 

« Dans ces investissements, certes "le patron" lui non plus n’est pas plus absent que naguère. Confronté à la malveillance et à la dérision de la part de ceux-là même qui pour moi avaient été "mes proches" dans le monde mathématique, blessé bien des fois dans un élémentaire sentiment de décence par ceux que j’avais aimés et auxquels je faisais confiance sans réserve, il y a en moi ce mouvement irrépressible, devant ceux qui ont perdu le sentiment du respect, de témoigner de mon respect de moi, par le respect pour ces choses vivantes, vigoureuses et belles que de mes mains j’ai amenées à la lumière du jour. Le meilleur témoignage, peut-être, que je puisse apporter de ce respect c’est en me faisant le serviteur de ces choses-là, pendant quelques années, sur les années précieuses qui me restent encore dévolues. Ainsi, les réflexions mathématiques que je compte développer dans ces prochaines années, dans la suite des Réflexions, seront-elles encore, en même temps que la reprise d’un jeu d’enfant et que le don d’un service, un acte de respect.  »

 

Sa vision des événements gagne en acuité, notamment sur son propre fonctionnement et sa part de responsabilité :

 

« Je commence seulement à me rendre compte à quel point mon départ a été ressenti comme une sorte de "désertion", voire comme un "outrage" par mes anciens amis et par mes élèves2. Ça a dû être la façon la plus simple d’évacuer le sens de mon départ, l’interrogation qu’elle pouvait susciter en eux, par un tel sentiment diffus d’un tort reçu, et la réaction automatique d’une rancune, s’exprimant par un acte de représailles (qui rarement a dû être perçu comme tel, ni même comme acte, au niveau conscient) : puisqu’il s’est coupé de nous, nous nous coupons de lui - nous cessons de lui accorder, à lui et "aux siens", le bénéfice de "l’automatisme d’attention" réservé "aux nôtres" - lui et les siens auront droit, comme les premiers venus, aux rigueurs du rejet automatique ! »

 

« Deligne ne fait que faire ce que l’inconscient collectif de l’establishment attend de lui : effacer le nom de celui qui s’est coupé de tous, et résoudre ainsi l’intolérable paradoxe, en remplaçant par une paternité factice tolérable une paternité réelle mais inacceptable. »

 

« Si quelqu’un de sa génération a bien mérité la reconnaissance sans réserve de la congrégation toute entière, c’est bien mon ami Pierre Deligne, remplissant avec cette perfection sans bavures bien à lui le rôle attendu de lui. »

 

« Mais le voici qui, en termes clairs et nets, se présente comme un autre père d’une vaste vision unificatrice "prise" à autrui, comme subjugué par l’intime conviction de son incapacité profonde à concevoir lui-même et laisser s’épanouir en lui ses propres visions, aussi vastes ou plus vastes encore ; et comme si, pour être et paraître "grand", il ne lui restait plus dès lors que la dérisoire ressource de reprendre à son propre compte cette auréole, dont il lui avait plu dès ses jeunes années d’entourer un aîné prestigieux et aujourd’hui défunt (ou du moins, déclaré tel par un consensus providentiel. . . ). S’emparer d’une auréole, plutôt que laisser germer et s’épanouir en lui les choses encore informes et sans nom qui l’attendent pour naître et être nommées - plutôt que vivre sa propre force qui repose en lui, et qui elle aussi attend. . . »

 

Parvenu aux ressorts énergétiques de l'être humain, il continue son analyse à l'aide des notions de Yang et de Yin inspirées par le philosophe indien Khrisnamurti.

 

« Le premier point auquel je voulais en venir, c’est que les valeurs qui sont exaltées dans ces textes (avec la discrétion qui sied pour la circonstance, certes), sont celles qu’on peut appeler les valeurs du muscle, du "muscle cérébral" en l’occurrence : celui qui rend apte à dépasser, à la force du poignet, de proverbiaux records de "difficulté". »

 

« Un tel déséquilibre super-yang (tout comme le déséquilibre opposé) est certes de nature à susciter un malaise en quiconque, comme j’ai eu l’occasion déjà de le constater. Mais ce malaise ne se traduit pas nécessairement par une attitude antagoniste automatique - il n’est pas rare, par exemple, qu’il se résolve (ou du moins qu’il disparaisse du champ de la conscience) par une attitude de soumission, d’admiration plus ou moins inconditionnelle, ou d’allégeance. »

 

« Mais sans doute il est dans la nature d’une telle relation "d’allégeance" qu’elle recèle un antagonisme caché, lequel se manifeste (ouvertement, ou de façon qui reste encore occulte) quand se présente une occasion propice. . . »

 

« Ma mère, tout comme mon père, avait gardé jusqu’à la fin de sa vie une capacité de communion avec la nature, en même temps qu’un sens d’observation aigu pour tout ce qui l’entourait, qui l’un et l’autre m’ont fait défaut jusqu’à aujourd’hui encore. C’était la peut-être le seul aspect "yin" de son être qu’elle n’ait pas réprimé en elle, qui a pu s’épanouir librement. »

 

« Sur le fond de relations de sympathie avec l’un et avec l’autre, c’est cette "distribution" de "signes" (ou de "tons") qui fait qu’au niveau des relations entre personnes, ma relation à Serre soit d’affinité et ma relation à Deligne soit de complémentarité, et que ce soit l’inverse pour les relations entre nos approches de la mathématique. »

 

« Il est vrai que s’il s’agit, non pas de suivre un besoin intérieur, expression d’une pulsion élémentaire, mais simplement d’accroître un prestige par l’accumulation de résultats qui "font marque", mon ami n’avait vraiment aucun intérêt à continuer à s’embarrasser de (plus ou moins) "gros fourbis". »

 

« Ou tout au moins, le "yang dans le yin" me paraît plus accusé chez moi, que chez lui. Ce qui est fougue en moi, prend en lui des allures plus pondérées. La où je me lance de l’avant hardiment, plus d’une fois il restera sur une expectative prudente, et bien souvent fondée. »

 

« Il a fait tout son possible aussi pour constamment donner l’impression (sans jamais le dire en clair. . . ) que la paternité des idées, notions, techniques, résultats qu’il utilisait et dont il prenait soin de taire la provenance, lui revenait, quand il ne l’attribuait généreusement à tel autre de mes anciens élèves ou collaborateurs. »

 

« Quelle est donc la racine et la nature particulière de cette attitude d’antagonisme, de concurrent avide de supplanter, d’effacer, en mon ami à mon égard - attitude qui a coexisté à une sympathie affectueuse et confiante, et à une communion au niveau mathématique, dès les premières années de notre rencontre ? »

 

« La forme extrême-yin : celle qui se plaît (et excelle) à atteindre et à blesser, voire à éliminer ou à écraser, avec toutes les apparences de la plus exquise délicatesse. Alors que ses choix délibérés pour son image de marque de mathématicien sont super-yang (comme l’ont été sans doute les miens, sans plus de succès d’ailleurs que chez lui), il me semble qu’au niveau relationnel, le ton de base (vis à vis de moi tout au moins, et de ceux qu’il considère comme ayant partie liée à moi) est décidément et sur toute la ligne, super-yin. »

 

« Le "renversement des rôles", au niveau des motivations égotiques, n’est sans doute ni plus, ni moins, que l’exercice du pouvoir de la femme sur l’homme. »

 

« La tactique "patte de velours"...Il s’agit plutôt d’une fringale, qui parfois se fait dévorante, d’exercer sans cesse une action sur l’autre, de le "maintenir en mouvement" (sous-entendu : en mouvement autour de sa personne à elle. . . ). Pour cela, souvent, tous les moyens sont bons. Un de ces moyens d’exercer une action, et par là, un pouvoir, est de blesser. »

 

Le « mystère » de la violence d'apparence  « gratuite » va ensuite mobiliser son attention jusqu'à l'éclosion d'une vision plus profonde et plus vaste :

 

« Je touche là au cas extrême, et pourtant nullement rare, de la violence pour la violence, de la gratuité dans la violence et dans la malveillance. Cette violence-là, qu’elle frappe l’étranger ou l’être le plus proche et prétendument aimé, n’est le propre ni de la femme, ni de l’homme, elle n’est ni "yin", ni "yang". »

 

« C’est donc là une violence qu’on pourrait appeler "anonyme". Depuis toujours sans doute, les guerres ont été des sortes d’orgies collectives d’une telle violence - les temps quand l’occasion de tuer gratis est roi, et quand la vie d’un vague particulier vaut zéro devant le plaisir d’appuyer sur une gâchette et d’éprouver son pouvoir de faire s’affaler devant soi une silhouette falote et sans nom. . . »

 

« Il y a, visiblement, une avidité de supplanter, d’évincer, d’effacer, et celle aussi de s’approprier les fruits des labeurs et des amours d’autrui avec dame mathématique. »

 

« Dans cette image, bien sur, "l’endroit" est la connaissance de l’état d’impuissance, celui d’inauthenticité, de "fêlure", alors que l’envers, plus caché encore, est la connaissance de notre nature indivise et de notre pouvoir créateur. »

 

« Celui de "l’enterrement de la femme reniée" qui vit en chacun des participants à mes obsèques. »

 

« Il y a mille et une façons pour un homme d’ "enterrer" la femme qui vit en lui, comme aussi pour une femme d’ "enterrer" l’homme qui vit en elle, c’est-à-dire : de le désavouer et le réprimer. Une des façons les plus communes d’ "enterrer" quelque chose qui vit en soi-même, c’est par des attitudes ou des actes de rejet de cette même chose, quand elle est apparente en autrui. »

 

« Ce désaveu d’un style d’approche proche parent du sien, et d’une œuvre dont la sienne est issue, s’apparente bien à un désaveu de lui-même. »

 

« En termes moins nuancés, mais plus imagés et plus frappants peut-être : un être "féminin", fin et vigoureux, souple, vivant, s’est métamorphosé, par un tour de prestidigitation permanent, en un être "viril", indémolissable, raide et mort. »

 

« Ce ne sont pas là les seules situations où j’ai été confronté en autrui à une volonté de blesser, voire même à une volonté de détruire (au sens le plus forte du terme, sans que j’y décèle trace de haine ou d’animosité. »

 

« Une chose plus importante peut-être qu’une explication, et plus primordial en tous cas, c’est déjà de faire le constat de l’existence d’une telle chose : la volonté de détruire en l’absence de haine. »

 

« Le mépris d’autrui n’est pas autre chose, au fond, que l’ignorance délibérée de son existence, en tant qu’être sentant ayant part à ce monde, au même titre que nous-mêmes. »

 

« A moins d’une assise intérieure d’une stabilité exceptionnelle (que, faute de maturité, j’étais loin d’avoir alors), la haine dont nous sommes la cible, et ceci plus encore quand elle provient d’êtres aimés et proches, a sur notre psyché un effet dévastateur, quand elle suscite en nous une haine similaire et destructrice vis-a-vis de nous-mêmes. »

 

« Mais dans les cas qui m’occupent, ce n’est pas d’une telle rancune qu’il s’agit, mais d’une rancune indirecte, "par procuration" pour ainsi dire, reportée d’une cible potentielle initiale, inadéquate pour une raison ou une autre, vers une "cible d’adoption" ou de remplacement, qui apparaît "cadrer" avec les besoins de la cause. »

 

« Car c’est un faux avantage que de paraître ce qu’on n’est pas. »

 

« Toutes ces supercheries marchent, aussi longtemps qu’elles sont servies à un lecteur qui est soit endormi, soit pressé, ou qui ne demande pas mieux que d’être emberlificoté. Pour un lecteur attentif et critique, tout l’astucieux montage apparaît pour ce que c’est : une escroquerie sans vergogne. Mais il semble bien que je sois le premier lecteur attentif et critique, depuis huit ans que cette escroquerie est apparue sur le marché mathématique. . . »

 

« C’est le style prestidigitation, alias "le style du fossoyeur", où tout l’art consiste à constamment tromper le lecteur ; le tromper, non seulement sur la paternité des idées principales, mais aussi (dans la foulée) sur leurs filiations et relations mutuelles, sur la portée de chacune, sur ce qui est l’essentiel et ce qui est l’accessoire - et ceci aux louables fins de magnifier celui qui doit être magnifié, de débiner (ou enterrer d’un geste nonchalant et au détour d’une phrase anodine. . . ) celui qui doit être débiné (ou enterré. . . ) ; et surtout, d’avoir la sensation émoustillante d’un pouvoir : mener le lecteur à sa guise et par le bout de nez, faire et défaire l’histoire de sa science selon son bon plaisir, et décider ce que "sont" les choses mathématiques qu’on prétend exposer, et ce qu’elles ne sont pas. C’est l’art de toujours "régner" en tirant délicatement d’invisibles ( ?) fils, sans jamais, jamais s’abaisser à servir. »

 

« On a pu voir jusqu’où cette nouvelle et innocente technique peut aller, dans l’escamotage d’une œuvre novatrice, et dans la spoliation éhontée de celui qui avait longuement porté cette œuvre et l’avait mûrie dans la solitude. . . »

 

« Même pour un observateur superficiel, il me semble, il est particulièrement flagrant dans son cas qu’en croyant enterrer celui qui fut son maître, c’est nul autre que lui-même et la force créatrice en lui qu’il a enterrés, jour après jour et jusqu’à aujourd’hui encore. »

 

« Dès après mon départ (voire même, dès avant. . . ) certains parmi eux se sont empressés d’abuser de ce pouvoir, pour escamoter l’œuvre et la vision, débiner l’ouvrier, et se prévaloir de tels outils façonnés par lui dont ils pensaient avoir l’usage. »

 

« C’est dire que le public mathématique à l’affût des célèbres conjectures, a réagi en "consommateur", lequel répugne à reconnaître une vision nouvelle et profonde des choses et à l’assimiler, et ne retient qu’un "résultat" à allure familière. »

 

« Ils sont bien trop enfermés dans leur trip-enterrement, et dans une maussade routine tourne-manivelle, pour être à même d’appréhender une chose nouvelle se présentant sans carte de visite et sans apprêts, avec la seule force des choses toutes simples et bien trop évidentes. Depuis longtemps ils ont enterré leurs propres facultés créatrices, se bornant à être des consommateurs de produits de marque en vogue. Par la suite, ils vont pourtant largement prendre leur revanche sur l’intrus qui s’est permis de voir ce qui leur avait échappé, à eux comme à tous. »

 

« Même en faisant abstraction de la dimension spirituelle de l’être humain, et en ne tenant compte que des seuls facteurs de "rentabilité" par une production scientifique "de pointe", cette stagnation illustre pour moi d’une façon saisissante à la fois l’empire insoupçonné que peuvent prendre les forces égotiques occultes sur un être, et ceci même dans l’exercice d’une science soi-disant "désintéressée", et le caractère (apparemment) aberrant de cet empire, qui ici (à première vue de moins) semble aller constamment à l’encontre du but poursuivi. »

 

« Les Deligne, Verdier et consorts se ruent sur les nouveautés flambant neuf en criant (avec la discrétion de rigueur et de bon aloi, il va de soi) "c’est moi, c’est moi !". Aucun d’eux n’a su encore trouver en lui-même le courage et la fidélité à lui-même, pour mûrir une vision dans la solitude, la porter lourdement pendant des mois et pendant des années, loin des applaudissements, alors qu’ils seraient seuls à voir et qu’ils ne pourraient partager ce qu’ils voient avec personne d’autre au monde. »

 

« Mebkhout pourtant ne se laisse pas abattre. Malgré l’évidence du contraire, il se sent faire partie, lui, d’une "famille" - des gens, après tout, qui font le même genre de maths - celles qu’il a apprises, en grande partie, en fréquentant mes écrits, et plus encore, en se mettant en dispositions d’ouverture, d’écoute par rapport à un certain esprit dans ces écrits. Il ne se rend pas compte encore, apparemment, pas au niveau conscient tout au moins, que cet esprit-là est depuis longtemps répudié par ceux-là même qui forment cette "famille" dans laquelle il croit être entré, et que pour ces beaux messieurs qui sont entrés dans la mathématique sur des tapis de haute laine, il est un traîne-savates et un intrus. »

 

« Mais il me faut revenir à la série de "mésaventures" pas piquées de vers de mon élève posthume Zoghman Mebkhout. Je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé dans la tête de Deligne en juin 1979, quand il a appris de la bouche d’un vague inconnu, se réclamant des idées de Grothendieck, la solution élégante d’un problème crucial, sur lequel il s’était évertué dix ans plus tôt une année durant sans parvenir à une réponse qui le satisfasse. »


B3 – Décadences

Sa conception de la recherche en mathématique et son expérience de la créativité l'amènent à critiquer les dérives qu'il découvre et à lancer l'alerte aux décadences qu'elles annoncent.

« Les "grandes" conjectures ne se distinguent pas des autres par leur "difficulté" (qui est inconnue – à supposer même que le terme ait un sens. . . ), mais bien par leur fécondité. »

 

« C’est la beauté, l’extraordinaire cohérence interne de ces conjectures, et les liens insoupçonnés précédemment qu’elles font entrevoir, qui en ont fait une source d’inspiration tellement puissante et féconde, pour deux générations de géomètres et d’arithméticiens. »

 

Si quelque chose lui a manqué jusqu’à aujourd’hui pour le faire, c’est la générosité - la générosité véritable, laquelle est en même temps une calme assurance, qui nous fait suivre l’élan de notre propre nature là où il nous porte, sans nous soucier ni d’encouragements, ni de "retours".

 

De telles formules constituent un certain bagage culturel, une sorte de carte de visite de personne "cultivée", "au courant" de ceci ou de cela, voire même parfois (avec diplômes à la clef) d’expert en ceci ou en cela, et à ce titre on peut même admettre qu’elles aient une certaine "utilité" ; ce qui est sûr, c’est que chacun y tient beaucoup, au bagage qu’il a accumulé comme ça à droite et à gauche, à l’école et dans les livres, dans les "conversations intéressantes" etc., et qu’il traîne avec lui contre vents et marées, comme un trophée clinquant et encombrant, jusqu’à la fin de ses jours.

 

La plus importante de ces choses peut-être, c’est une certaine humilité, qui fait voir (et décrire, sans craindre d’avoir l’air idiot) des choses toutes simples, toutes bêtes, auxquelles personne n’avait encore daigné accorder attention. Les meilleures choses que j’ai moi-même apportées en mathématique sont justement de cette eau-là.

 

Quand je parlais de "mondes nouveaux" à découvrir, sur un ton un peu altier peut-être, c’est de rien autre que de cela que je parlais : voir et recevoir ce qui paraît infime, et le porter et le nourrir neuf mois ou neuf ans, le temps qu’il faut, dans la solitude s’il le faut, pour voir se développer et s’épanouir une chose vigoureuse et vivante, faite elle-même pour engendrer et pour concevoir.

 

Quand il y a travail, du vrai travail j’entends, mû par un vrai désir, alors il y a progression : quelque chose se fait, prend forme, se transforme, imperceptiblement à tel moment, à vue d’œil à tel autre. . .

 

Le terrain d’élection pour l’expression de cette force est le rêve, et c’est une des raisons pourquoi le rêve est une clef puissante entre toutes pour nous faire entrer dans la connaissance de nous-mêmes.

 

Ce "travail de routine" met en jeu du flair, un minimum d’intelligence et d’imagination c’est sûr, mais (comme je l’ai écrit plus d’une fois) ce sont alors "les choses elles-mêmes qui nous dictent" comment les aborder, pour peu seulement que nous sachions les écouter. (Et si nous ne savons pas écouter les choses mathématiques, nous aurions mieux fait de choisir un autre métier. . . ) Ce n’est pas dans ce travail-là que se place l’étincelle dont je veux parler, qui fait jaillir la chose nouvelle. Le moment créateur, l’étincelle qui déclenche un processus de découverte, a été ici celui où le problème a été vu, et de plus, "assumé" - quand le propos est né de regarder vraiment, d’aller jusqu’au bout pour en avoir le cœur net, pour "voir" quel est exactement le "vrai" domaine de validité de cette formule.

 

La partie créatrice du travail, par contre, c’est l’idée enfantine : celle que tout le monde aurait dû voir depuis des années, quand ce n’est depuis des siècles ou des millénaires - et que personne pourtant ne voyait, alors qu’elle crevait les yeux pendant tout ce temps et qu’on devait faire un grand détour autour, à tous les coups, pour pas cogner dedans !

 

Les moments créateurs nous viennent dans les instants seulement où "nous en sommes dignes", c’est à dire : en état de les accueillir. . .

 

Les double-sens - ou l’art de l’arnaque

 

C’est par ce travail-là, en se "frottant" aux choses qu’on veut connaître, à longueur de jours, de semaines voire d’années, qu’on les "connaît" en effet - et c’est de cette connaissance seulement, fruit d’un travail souvent ardu et qui ne paye pas de mine, que parfois autre chose jaillit, cette "étincelle" dont je parlais avant-hier, qui soudain renouvelle notre appréhension des choses et ce travail même qui nous y fait pénétrer.

 

Et il n’a pu en être ainsi que parce qu’en ces années fécondes et décisives, il y avait en lui une ouverture aux choses mathématiques pour ce qu’elles sont, y compris à celles qui échappent encore à la prise immédiate ; celles qui paraissent réticentes d’abord à se laisser cerner par les mailles du langage déjà formé - celles qui demanderont peut-être des années d’obscurs et de patients labeurs, si ce n’est une vie entière, avant de se condenser en substance tangible et de laisser apparaître les membres et les formes et les contours d’un corps, vivant et vigoureux, attestant l’apparition inopinée, dans le contexte familier du connu, d’un nouvel être.

 

Découvrir, ce n’est pas taper sur un clou, ou sur un burin, ou sur un coin d’acier, à bras raccourcis et à coups de marteau ou de masse. Découvrir, c’est avant tout, savoir écouter, avec respect et avec une attention intense, la voix des choses. La chose nouvelle ne jaillit pas toute faite du diamant, tel un jet de lumière étincelant, pas plus qu’elle ne sort d’une machine outil, si perfectionnée et si puissante soit-elle. Elle ne s’annonce pas à grand fracas, bardée de ses lettres de noblesse ; je suis ceci et je suis cela. . . C’est une chose humble et fragile, une chose délicate et vivante, un humble gland peut-être dont sortira un chêne (si les saisons lui sont propices. . . ), ou une graine qui donnera naissance à une tige et celle-ci à une fleur. Elle ne naît pas sous les feux de la rampe, ni même à la clarté du soleil. Elle n’est pas le fruit du connu. Sa mère est la Nuit et la pénombre, les brumes insaisissables et sans contours - le pressenti qui échappe aux mots qui le voudraient cerner, la question saugrenue qui se cherche encore, ou telle insatisfaction si vague et si élusive et bien réelle pourtant, avec ce sentiment indéfinissable (et irrécusable. . . ) que quelque chose cloche ou est de guingois et qu’il y a anguille sous roche. . .

Quand nous savons écouter humblement ces voix qui nous parlent à voix basse, et suivre obstinément, passionnément leur élusif message, alors - au terme d’obscurs et tâtonnants labeurs, vaseux peut-être et sans apparence - soudain les brumes s’incarnent et se condensent, en substance, ferme et tangible, et en forme, visible et claire. En cet instant solitaire d’attention intense et de silence, la chose nouvelle, fille de la nuit et des brumes, apparaît. . .

 

Cette confirmation progressive d’un sentiment initial juste (le plus souvent), mais qui reste d’abord vague et diffus, par un "travail sur pièces" plus ou moins approfondi et plus ou moins minutieux, nous vient alors comme une surprise et comme un émerveillement, se renouvelant constamment au fil des heures et des jours. C’est là, sûrement, la cause de l’extraordinaire fascination qu’exerce le travail de recherche (qu’il soit mathématique, ou autre) : à chaque pas, la réalité qui se dévoile à nos yeux dépasse nos rêves mêmes les plus téméraires, en richesse, en délicatesse et en profondeur. . .

 

Je puis dire que, tout au cours de ma vie de mathématicien, j’ai été surabondamment "récompensé" pour cette simplicité d’approche de la mathématique, que je viens d’essayer de cerner tant soit peu. Cette simplicité, qui en d’autres sphères de ma vie m’a souvent fait défaut, est un bienfait par elle-même. A vrai dire, la fécondité et la puissance de mon œuvre sont dues à cette simplicité-là, qui n’est autre aussi que celle de l’enfant. . .

 

Si je ne me suis jamais soucié de suivre ni de faire la mode, que ce soit en mathématique ou ailleurs, je sais que c’est là une des manifestations justement de fortes racines que j’ai eu la chance de pouvoir développer dans ma petite enfance. Ayant eu dès le départ de fortes racines en moi-même, l’énergie mobilisée dans mes grands investissements n’est pas dispersée par des fringales de compensation, telle la fringale de donner le ton, ou d’être et de paraître conforme au "ton" de rigueur.

 

La création n’est pas de l’ordre de la technique, qui, une fois vue enfin une chose que personne n’avait su voir, "balaye" une situation en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. La création n’est pas dans le "balayage", mais dans l’acte de voir ce que personne n’a su voir ; de voir par ses propres yeux, sans "suivre" personne. Et cela fait partie de la probité dans l’exercice du métier de mathématicien, que de faire la distinction entre l’un et l’autre - entre l’acte de création, et le tournage d’une manivelle qui tourne rond.

 

je n’ai pas l’impression que ces paquets de cent pages que j’ai fini par aligner là soient superfétatoires, voire du ressassage, du découpage de cheveux en quatre. Ce qui me maintenait en haleine, c’était justement l’abondance de substance nouvelle et inattendue qui affluait sur moi, et qu’il me fallait absolument caser, que je le veuille ou non - y compris même, mais oui, de la substance mathématique !

 

Le respect de ce principe n’est nullement une chose qui irait de soi, chez toute personne possédant un minimum d’honnêteté et de respect de lui-même. Il y faut au contraire une grande vigilance, car des réflexes invétérés depuis l’enfance nous poussent tout naturellement à surestimer nos propres mérites, et à confondre un travail d’assimilation en nous d’idées provenant d’autrui, avec la conception même de ces idées - chose qui n’est pourtant absolument pas du même ordre.

 

Pour le dire plus crûment, il y a dans l’ Enterrement le niveau "mode", et le niveau "escroquerie".

 

La relation entre Serre et moi tirait sa force, il me semble, de notre seule passion commune pour une commune maîtresse, la mathématique, sans que ne s’y mêle de composante "parasite" de nature égotique, où l’autre apparaîtrait comme un moyen, comme un instrument, ou comme une cible.

 

Valeurs en fuite

 

L’aspect de "l’esprit du temps" que je suis en train de cerner ici tant bien que mal, est le discrédit qui frappe une attitude de service ...

Service d’une tâche, et au delà de la tâche, service d’autres hommes, avides comme nous de comprendre des choses petites et grandes, et de les comprendre à fond et jusqu’au bout. Ce "service" ne prenait pas visage de devoir austère ou d’ascèse. Il découlait spontanément et joyeusement d’un besoin intérieur, il exprimait une chose commune qui reliait ces hommes si différents.

 

La nuance que j’ai crû percevoir bien des fois, c’est qu’une telle attitude était tout juste bonne pour ceux qui n’avaient pas les moyens d’une attitude de "maître" - que le travail fait dans cet esprit était de la besogne de subalterne, bonne pour la piétaille parmi ceux qui roulent carrosse des grandes idées et des "brillantes découvertes".

 

Les uns recopient (tel quel ou dans des contextes voisins, voire nouveaux) en le disant (ça commence à se faire plus que rare. . . ), les autres en jouant les nouveaux pères, et en prenant des airs de condescendance dédaigneuse vis-à-vis de l’œuvre qu’ils pillent sans vergogne, et vis-à-vis de l’ouvrier qui leur a enseigné leur métier. Cette indécence-là n’a pu prospérer et s’étaler que parce qu’elle a trouvé un consensus tout prêt à l’accueillir, et ceci en tout premier lieu auprès de ceux qui (par leur stature exceptionnelle souvent) ont donné le ton.

 

Là il s’agit de la mentalité, non pas de tel "caïd" aux dents longues, symptôme extrême de la décomposition des valeurs traditionnelles dans le monde scientifique, ni même de "l’establishment" des gens en vue et bien sous tous rapports, chez qui joue le réflexe de classe en faveur d’un "des leurs". Ici c’est toute la salle qui se vide en un clin d’œil - plus personne tout d’un coup! Arrangez-vous entre vous - nous, on ne veut rien en savoir. . . C’est aussi l’ignorance délibérée de ce fait évident : la question du respect des règles élémentaires de l’éthique du métier de mathématicien n’est nullement une affaire purement "privée", à régler entre celui qui s’arroge de droit de les mépriser, et celui qui en fait les frais. C’est une affaire publique, une affaire qui concerne chaque mathématicien.

 

La panique des uns et l’impudence des autres sont comme l’envers et l’endroit d’une même corruption.

 

« Il me semble que notre époque se caractérise comme celle d’une exacerbation à outrance de cette dégradation culturelle. Parmi les derniers actes de cette histoire, il y a ceux, intimement solidaires, de la "course à l’espace" entre les deux superpuissances antagonistes (imbues de valeurs essentiellement identiques), et de la course aux armements (nucléaires notamment). Comme acte ultime et dénouement probable de cette évolution forcenée dans les surenchères d’un certain type de "force" ou de "pouvoir", on peut prévoir dès à présent quelque holocauste nucléaire (ou autre, il y a l’embarras du choix. . . ) à l’échelle planétaire. Il aura peut-être ce mérite de résoudre tous les problèmes d’un seul coup et une fois pour toutes. . . »

« « Il s’agit d’une attitude d’exclusivité dans la possession et le contrôle de "l’information" scientifique, attitude qui prévaut au sein de "l’establishment" scientifique, et qui en fait une sorte de caste régnante de droit divin, à l’intérieur de la soi-disante "communauté" scientifique. »

 

« Avant ces toutes dernières années, je ne soupçonnais pas que l’information tous azimuts dont je bénéficiais librement, pratiquement depuis mes premiers contacts avec le monde scientifique, en 1948, était devenu au cours des ans, je ne saurais dire trop quand ni comment, un privilège faramineux que je partageais avec une poignée de copains -un privilège de classe, pour employer un terme un peu beaucoup ressassé, et qui pourtant ici me paraît bien exprimer une réalité tout ce qu’il y a de tangible. »

 

« Qui ne voudrait être le pionnier intrépide de sciences encore en gésine, et à ce titre figurer en bonne place dans tous les manuels, tels un Képler, père de l’astronomie moderne ! Mais quand il s’agit (comme l’ont fait Kepler et d’autres) de filer tenacement son propre fil dans la solitude et dans l’indifférence de tous (quand ce n’est le dédain ou l’hostilité), pendant trente ans ou ne serait-ce que pendant un seul - alors il n’y a soudain plus personne ! »

 

« Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui comme naguère et depuis toujours, il n’y a pas grand monde non plus pour s’écarter d’un poil de ces consensus là. C’est sans doute toujours le même tabac - la peur d’être seul, revers d’un besoin profond et quasiment universel dans l’homme : le besoin d’approbation, de confirmation par autrui (et n’y en aurait-il qu’un qui approuve et qui confirme). . . »

 

« Cette grande époque à débouché, mathématiquement parlant (et d’après ce que j’ai pu en voir jusqu’à présent) sur une médiocrité morose, dont la cause profonde ne se situe nullement au niveau technique. C’est un des signes de cette médiocrité, qu’une vision puissante faite pour inspirer et pour nourrir de grands desseins, ait été enterrée ou livrée à la dérision, par ceux-là même qui en avaient été les dépositaires et les premiers bénéficiaires. Et un autre signe, que ni un Deligne, ni un Verdier, ni un Berthelot ou un Illusie, comblés qu’ils ont été pourtant par toutes les facilités que confèrent position et prestige, des dons brillants et une expérience consommée, n’a su faire l’œuvre qui s’imposait sur les coefficients de De Rham, dans le droit fil pourtant de leurs propres recherches (et de la vision récusée. . . ) ; ni même, reconnaître l’œuvre novatrice et féconde, quand ils s’y sont vu confrontés. Et c’est dans ce même esprit (car tout se tient, encore une fois. . . ) qu’une fois enfin reconnue la portée d’un des outils issus de l’œuvre nouvelle, ils se sont empressés de s’en emparer sans même le comprendre, et d’enterrer, aux côtés de l’ancêtre, l’ouvrier inconnu qui l’avait façonné. . . »

 

« Ainsi, de complaisance en facilité et en impudence, en est-on arrivé dans le monde mathématique, en dix ans à peine, à un état des mœurs où le simple sentiment de décence semble avoir disparu. Ce ne sont Weil ni Serre, et encore moins Deligne, qui ont crée les outils nouveaux qui manquaient pour "La Conjecture", mais bien celui sur lequel ils se plaisent à ironiser - par ignorance délibérée ou par malveillance calculée, l’effet n’est pas très différent. Mais moi qui, avec un soin infini, ai écrit et réécrit, et fait écrire et réécrire, inlassablement, tout au long des mois et des années, un texte qui expose avec toute l’ampleur qu’elle mérite, le langage et certains outils de base pour une vaste vision unificatrice, nouvelle et féconde - je sais moi, et en pleine connaissance de cause, qu’il n’y a pas une page parmi les 1583 laissées pour compte par Serre, par mes élèves et par la mode unanime, qui n’ait été pesée et repesée par l’ouvrier et qui ne soit à sa place et n’y remplisse sa fonction, qu’aucune autre page écrite à ce jour ne saurait remplir. Ces pages ne sont pas le produit d’une mode ni celui d’une vanité, se plaisant à se mettre au-dessus des autres. Ce sont les fruits de mes amours et des longs et obscurs labeurs qui préparent une naissance. »

 

« Un aspect plus essentiel par contre, et qui m’a surtout frappé, commun à ce qui se passe dans "le grand monde" de la Science (avec S majuscule), ou dans une modeste université de province, est une certaine dégradation, sans précédent peut-être, en milieu scientifique et universitaire : dégradation au niveau de la qualité des relations et des formes élémentaires de la courtoisie et du respect d’autrui, comme au niveau de l’éthique scientifique, elle-même indissolublement liée au respect d’autrui et de soi-même. »

 

« Il s’agit du consensus qui stipule que nul n’est censé présenter comme siennes les idées qu’il a prises chez autrui. Ce consensus nous fait obligation, par suite, d’indiquer la provenance des idées que nous présentons, utilisons ou développons, chaque fois, du moins, que ces idées ne sont pas de notre crû ni du patrimoine commun, connu déjà (non pas par trois ou quatre initiés, mais) par "tous". »



C – Troisième partie : Trouvailles



C1 – L'éclosion d'une vision renouvelée

 

Par rapport aux pratiques de son temps , il constate un profond changement de mœurs dans le milieu des mathématiciens :

« Les égarements d’une certaine mode aujourd’hui vont jusqu’à honnir non seulement les démonstrations soigneuses (voire les démonstrations tout court), mais souvent même des énoncés et des définitions en forme. »

« jamais je n’ai eu l’impression d’inventer, mais toujours de découvrir - ou plutôt d’écouter ce que les choses me disaient, quand je me donnais la peine de les écouter le stylo à la main. Ce qu’elles disaient étaient d’une précision péremptoire, qui ne pouvait tromper. »

« Le simple fait d’écrire, de nommer, de décrire - ne serait-ce d’abord que décrire des intuitions élusives ou de simples "soupçons" réticents à prendre forme a un pouvoir créateur. C’est là l’instrument entre tous de la passion de connaître, quand celle-ci s’investit en des choses que l’intellect peut appréhender. »

« Par la seule vertu d’un effort de formulation, ce qui était informe prend forme, se prête à examen, faisant se décanter ce qui est visiblement faux de ce qui est possible, et de cela surtout qui s’accorde si parfaitement avec l’ensemble des choses connues, ou devinées, qu’il devient à son tour un élément tangible et fiable de la vision en train de naître. Celle-ci s’enrichit et se précise au fil du travail de formulation. »

« Dans l’un et l’autre cas, une telle découverte vient en récompense d’un travail, et n’aurait pu avoir lieu sans lui. Mais alors qu’elle ne viendrait qu’au terme d’années d’efforts, ou même que nous n’apprenions jamais le fin mot, réservé à d’autres après nous, le travail est sa propre récompense, riche en chaque instant de ce que nous révèle cet instant même. »

 

Il distingue entre l'autonomie intérieure bénéfique, signe d'une liberté vis à vis du savoir reçu et le mépris maléfique qu'il décèle dans les comportements de son ami et ex-élève Pierre Deligne :

 

« Cet épanouissement véritable est étranger au mépris : au mépris des autres (de ceux qu’on sent loin en dessous de soi. . . ), ou celui des choses trop "petites" ou trop évidentes pour qu’on daigne s’y intéresser, ou de celles qu’on estime en deçà de ses légitimes expectatives ; ou encore le mépris de tel rêve peut-être, nous parlant avec insistance des choses qu’on professe aimer. . . Il est étranger au mépris, comme il est étranger à la fatuité qui l’alimente. »

 

je suis saisi de voir se révéler ici le lien profond et évident entre le respect de la personne, et celui des règles éthiques élémentaires d’un art ou d’une science, qui font de son exercice autre chose qu’une "foire d’empoigne", et de l’ensemble de ceux qui sont connus pour y exceller et qui y donnent le ton, autre chose qu’une "mafia" sans scrupules.

 

L’aspect de cette dégradation auquel je pense surtout ici (qui en est juste un aspect parmi de nombreux autres) est le mépris tacite, quand ce n’est la dérision sans équivoque, à l’encontre de ce qui (en mathématique, en l’occurrence) ne s’apparente pas au pur travail du marteau sur l’enclume ou sur le burin - le mépris des processus créateurs les plus délicats (et souvent de moindre apparence) ; de tout ce qui est inspiration, rêve, vision (si puissantes et si fertiles soient-elles), et même (à la limite) de toute idée, si clairement conçue et formulée soit-elle : de tout ce qui n’est écrit et publié noir sur blanc, sous forme d’énoncés purs et durs, répertoriées et répertoriés, mûrs pour les "banques de données" engouffrées dans les inépuisables mémoires de nos méga ordinateurs.

 

Il semblerait que dès à présent nous soyons déjà entrés dans une époque de dessèchement, où cette source est, non point tarie certes, mais où l’accès à elle est condamné, par le verdict sans appel du mépris général et par les représailles de la dérision.

 

Ce sera l’époque aussi où l’exercice de notre art sera réduit à d’arides et vaines exhibitions de "poids et haltères" cérébraux, aux surenchères des prouesses pour "craquer" les problèmes au concours ("de difficulté proverbiale") - l’époque d’une hypertrophie "supermarché" fiévreuse et stérile, prenant la suite de plus de trois siècles de renouvellement créateur.

 

je vois apparaître ici le lien "évident" et profond", entre le respect (ou l’absence de respect) pour la personne d’autrui ; celui pour l’acte de création et pour certains de ses fruits les plus délicats et les plus essentiels ; et enfin le respect pour les règles les plus évidentes de l’éthique scientifique : celles qui s’enracinent dans un respect élémentaire de soi et d’autrui et que je serais tenté d’appeler les "règles de décence" dans l’exercice de notre art. Ce sont là autant d’aspects, sûrement, d’un élémentaire et essentiel "respect de soi".

 

C’est la conviction intime de sa propre nullité, par contraste avec la compétence et l’importance des gens "qui savent" et des gens "qui font".

 

C’est ce doute, cette intime conviction inexprimée, qui poussent l’un et l’autre à se surpasser sans cesse dans l’accumulation des honneurs ou des œuvres, et à projeter sur autrui (sur ceux avant tout sur qui ils ont quelque pouvoir. . . ) ce mépris d’eux-mêmes qui les ronge en secret - en une impossible tentative de s’en évader, par l’accumulation des "preuves" de leur supériorité sur autrui.

 

De longues années, voire une vie entière de travail intense ne suffiront pas peut-être pour voir se manifester pleinement telle vision de rêve, la voir se condenser et se polir jusqu’à la dureté et l’éclat du diamant.

 

Malheur à un monde où le rêve est méprisé - c’est un monde aussi où ce qui est profond en nous est méprisé.

 

Et y a-t-il œuvre d’envergure dans la vie d’une personne ou d’un peuple, qui ne soit née du rêve et ne fût nourrie par le rêve avant d’éclore au grand jour ?

 

Heureusement le rêve, tout comme la pulsion originelle du sexe dans la société même la plus répressive, a la vie dure ! Superstition ou pas, il continue à la dérobée à nous souffler obstinément une connaissance que notre esprit éveillé est trop lourd, ou trop pusillanime pour appréhender, et à donner vie et à prêter des ailes aux projets qu’il nous a inspirés.

 

C’est un seul et même silence qui entoure et le rêve, et le travail qu’il suscite, inspire et nourrit.

 

Bien au contraire, le Rêveur en nous est un maître incomparable pour trouver, ou créer de toutes pièces, d’une occasion à l’autre, le langage le plus propre à circonvenir nos peurs, à secouer nos torpeurs, avec des moyens scéniques variant à l’infini, depuis l’absence de tout élément visuel ou sensoriel quel qu’il soit, aux mises en scène les plus époustouflantes.

 

S’il y a une chose qui m’a fasciné dans les mathématiques depuis mon enfance, c’est justement cette puissance à cerner par des mots, et à exprimer de façon parfaite, l’essence de telles choses mathématiques qui au premier abord se présentent sous une forme si élusive, ou si mystérieuse, qu’elles paraissent au-delà des mots. . .

 

Quand m’est apparu cette continuité, au moment d’écrire le passage dont est extraite la ligne citée, une joie m’a traversé, qui ne s’est pas dissipée. Elle a été une des récompenses d’un travail poursuivi dans une solitude complète.

 

Mais je sais bien aussi que la source profonde de la découverte, tout comme la démarche de la découverte dans tous ses aspects essentiels, est la même en mathématique qu’en toute autre région ou chose de l’univers que notre corps et notre esprit peuvent connaître. Bannir le rêve, c’est bannir la source - la condamner à une existence occulte.

 

L’ambition, la vanité peuvent régler peu ou prou la part qu’on fait dans sa vie à telle passion, comme la passion mathématique, peuvent la rendre dévorante, si les retours les comblent. Mais l’ambition la plus dévorante est impuissante par elle-même à découvrir ou à connaître la moindre des choses, bien au contraire ! Au moment du travail, quand peu à peu une compréhension s’amorce, prend forme,s’approfondit ; quand dans une confusion peu à peu on voit apparaître un ordre, ou quand ce qui semblait familier soudain prend des aspects insolites, puis troublants, jusqu’à ce qu’une contradiction enfin éclate et bouleverse une vision des choses qui paraissait immuable - dans un tel travail, il n’y a trace d’ambition, ou de vanité. Ce qui mène alors la danse est quelque chose qui vient de beaucoup plus loin que le "moi" et sa fringale de s’agrandir sans cesse (fut-ce de "savoir" et de "connaissances") - de beaucoup plus loin sûrement que notre personne ou même notre espèce. C’est là la source, qui est en chacun de nous.

 

L’intime connaissance de choses mathématiques ne m’a rien appris sur moi-même autant dire, et encore moins sur les autres - l’élan de découverte vers la mathématique ne pouvait que m’éloigner de moi-même et des autres. Jusqu’en 1976, à l’âge de quarante-huit ans, c’est la quête de la femme qui a été la seule grande force de maturation dans ma vie. Si cette maturation ne s’est faite que dans les années qui ont suivi, donc depuis sept ans, c’est parce que je m’en préservais (comme j’avais appris à le faire par mes parents et par les entourages que j’ai connus) par tous les moyens à ma disposition. Le plus efficace de ces moyens était mon investissement dans la passion mathématique.

 

Quelques mois plus tard, alors, que j’étais immobilisé par un accident providentiel, elle a porté une réflexion (écrite) où, pour la première fois de ma vie, j’examinais la vision du monde qui avait été la base inexprimée de ma relation à autrui, et qui me venait de mes parents et surtout de ma mère. Je me suis rendu compte alors très clairement que cette vision avait fait faillite, qu’elle était inapte à rendre compte de la réalité des relations entre personnes, et à favoriser un épanouissement de ma personne et de mes relations à autrui.

 

Il y manquait, le regard sur moi-même dans l’instant, au moment même de la réflexion (qui restait en deçà d’un véritable travail) ; regard qui m’aurait fait déceler aussi bien un style d’emprunt, qu’une certaine complaisance dans l’aspect littéraire de ces notes, un manque donc de spontanéité, d’authenticité.

 

J’ai su alors toute la différence entre un discours et une connaissance.

 

Si je m’en suis abstenu, c’est surtout parce que je me suis rendu compte ultérieurement que la forme était affligée par un propos délibéré de "faire poétique", de sorte que sa conception d’ensemble trop construite, et de nombreux passages, manquent de spontanéité, au point par moments d’une raideur ou d’une enflure pénibles. Cette forme, ampoulée par moments, était le reflet de mes dispositions, où décidément c’est le "patron" souvent qui menait la danse - lourdement il va de soi. . .

 

Quand il n’est pas contré trop durement, le môme est de nature assez souple dans ses préférences. (C’est pas comme le patron, qui a fini par apprendre un minimum de souplesse à son corps défendant seulement et sur ses vieux jours. . . ) Mais que le môme soit souple ne signifie pas qu’il n’ait de préférence, lui aussi, qu’il ne soit attiré plus fortement par une chose, que par une autre.

 

Visiblement, ce qui avant toute autre chose l’attire, c’est l’inconnu

 

C’est à moi seul qu’il appartient de le découvrir, c’est-à-dire aussi : l’assumer.

 

Il ne s’agit pas d’un changement quantitatif, une augmentation dans le rendement, ou une différence dans la taille ni même dans la qualité des produits sortant de l’atelier. Il s’agit d’un changement dans la relation entre le patron et l’ouvrier-enfant.

 

Dans tous les cas où j’ai médité, le changement était dans le sens d’une clarification et d’un apaisement dans les relations entre patron et ouvrier. Sauf dans certains cas où la méditation est restée superficielle, des méditations "de circonstance" sous la seule pression d’un besoin immédiat et limité, la clarification a duré jusqu’à aujourd’hui, et l’apaisement aussi.

 

Peut-être la fascination qu’a exercé sur moi la méditation, ou plutôt celle des mystères dont elle m’a révélé l’existence, est-elle la fascination du fruit défendu. J’ai franchi un seuil, où la peur a disparu.

 

C’était une chose qui pour moi allait de soi que j’allais continuer sur ma lancée jusqu’à mon dernier soupir, pour sonder aussi loin que je pourrai aller les mystères de la vie et celles de l’existence humaine.

 

Quelque chose en moi le souhaite, et ressent la mathématique comme une entrave à suivre une aventure solitaire que je suis seul à pouvoir poursuivre. Et il me semble que ce "quelque chose" en moi n’est pas le patron, ni une des velléités du patron (lequel, par nature, est divisé). Il me semble que la passion mathématique porte encore la marque du patron, et en tous cas. que de la suivre fait mouvoir ma vie dans un cercle fermé ; dans le cercle d’une facilité, et dans un mouvement qui est celui d’une inertie, sûrement pas d’un renouvellement.


Je me suis interrogé sur le sens de cette persistance opiniâtre de la passion mathématique dans ma vie. Quand je la suis, elle n’emplit pas vraiment ma vie. Elle donne des joies, et elle donne des satisfactions, mais elle n’est pas de nature par elle-même à donner un véritable épanouissement, une plénitude. Comme toute activité purement intellectuelle, l’activité mathématique intense et de longue haleine a un effet plutôt abrutissant.


les maths à grosses doses épaissit.

 

Je sais qu’un soi-disant "don total" serait en fait une sorte d’abdication, ce serait suivre une inertie, ce serait une fuite, non un don.

 

Ce don-là est bienfaisant à moi-même et à tous. Il m’ouvre à moi-même comme à autrui, en dénouant avec amour ce qui en moi reste noué.

 

Il s’agit donc d’une curiosité vis-à-vis de ce qui ce passe réellement en soi-même et en autrui, au-delà des façades de rigueur, qui ne cachent pas grand-chose du moment qu’on est vraiment intéressé à voir ce qu’elles recouvrent.

 

Pour le dire autrement : la méditation est une aventure solitaire. Sa nature est d’être solitaire. Non seulement le travail de la méditation est un travail solitaire - je pense que cela est vrai de tout travail de découverte, même quand il s’insère dans un travail collectif. Mais la connaissance qui naît du travail de méditation est une connaissance "solitaire", une connaissance qui ne peut être partagée et encore moins "communiquée" ; ou si elle peut être partagée, c’est seulement en de rares instants.

 

Il n’y a de méditation qui ne soit solitaire. S’il y a l’ombre d’un souci d’une approbation par quiconque, d’une confirmation, d’un encouragement, il n’y a travail de méditation ni découverte de soi.

 

Qu’il soit accueilli ne m’est nullement indifférent, certes. Mais ce n’est pas là ma responsabilité. Ma seule responsabilité est d’être vrai dans le don que je fais, c’est-à-dire aussi, d’être moi-même.

 

Et je sais bien que quand de telles choses sont dites et offertes, en des mots simples et limpides, elles ne sont pas accueillies pour autant. Accueillir, ce n’est pas simplement recevoir une information, avec gêne ou même avec intérêt : "Ça alors, qui se serait douté. . . !", ou : "Ce n’est pas tellement étonnant après tout. . . ". Accueillir, souvent, c’est se reconnaître dans celui qui offre. C’est faire connaissance avec soi-même à travers la personne d’autrui..

 

Que ce soit en maths où ailleurs, où qu’on pose les yeux avec un véritable intérêt, on voit se révéler une richesse, s’ouvrir une profondeur qu’on devine inépuisables.

 

Une réflexion prolongée sans le support de l’écriture finit par tourner en rond, par devenir souvent une sorte de remâchage

 

Le contenu essentiel de chacune des trente notes qui constituent (ou qui décrivent et commentent) "Les quatre opérations" est, à chaque fois, de nature non technique. Il me semble qu’il peut être compris par tout lecteur intéressé et intelligent, même s’il n’est nullement un expert en cohomologie des variétés algébriques, ni même mathématicien ou tant soit peu "scientifique".

 

La partie centrale de cette réflexion est "La clef du yin et du yang", en large partie indépendante du thème de l’ Enterrement proprement dit, lequel réapparaît pourtant périodiquement, pour relancer à chaque fois une méditation sur ma personne, sur ma vie et sur l’existence en général.

 

J’ai fini par comprendre pourtant qu’il y avait plus urgent encore. Il m’a fallu d’abord parer au plus pressé : renouer le contact rompu avec mon corps, l’aider à remonter de l’état d’épuisement que j’ai fini par sentir et par admettre, et à retrouver la vigueur disparue.

 

L’humble fonctionnement du corps est une extraordinaire merveille, dont on ne prend conscience tant soit peu (à son cœur défendant parfois) que lorsque ce fonctionnement se trouve perturbé d’une façon ou une autre.

 

Chose plus sérieuse, j’ai pris cette occasion pour faire des changements importants dans mon régime alimentaire : réduction sur les féculents au bénéfice des légumes verts et fruits (tant crus que cuits), réintroduction (modérée) de viande comme ingrédient régulier de ma nourriture, et surtout, réduction draconienne sur la consommation de graisses et de sucres, où il y a eu chez moi (comme chez beaucoup d’autres en pays d’affluence) un déséquilibre systématique, depuis au moins la fin de la guerre.

 

C’est lui aussi qui a insisté sans se lasser sur l’importance d’une activité corporelle importante, de l’ordre de quelques heures par jour, pour faire le poids en présence d’une activité intellectuelle intense. Celle-ci a tendance sinon à épuiser le corps, en tirant vers la tête l’énergie vitale disponible et en créant un fort déséquilibre yang.

 

Il semblerait que je sois le mieux disposé à apprendre dans les situations justement où je "fais" quelque chose "quelque chose" qui prend forme et se transforme sous mes mains. . .

 

Effort physique et contact des choses vivantes - ce sont là deux aspects justement qui manquent dans le travail intellectuel, et qui font qu’un tel travail est par nature incomplet, parcellaire, et à la limite, s’il n’est complété et compensé par autre chose, dangereux voire néfaste.

 

C’est sûrement une bonne chose - autrement la dite "sagesse" se voyait perpétuellement renvoyée aux calendes, au profit de cette espèce de boulimie dans l’activité intellectuelle, qui a été une des forces dominantes dans toute ma vie d’adulte.

 

Si elle a fini par déboucher sur un troisième "épisode santé" (pour utiliser un euphémisme), c’est sans doute sur le fond de toute une vie marquée par ce sempiternel déséquilibre d’une tête trop forte, imposant son rythme et sa loi à un corps robuste qui a longtemps encaissé sans broncher2

 

Le piège du travail intellectuel - de celui du moins qu’on poursuit avec passion, dans une matière où on finit par se sentir comme le poisson dans l’eau, à la suite d’une longue familiarité - c’est qu’il est si incroyablement facile. On tire, on tire, et ça vient toujours, il n’y a qu’à tirer ; c’est à peine que parfois on a le sentiment d’un effort, d’un frottement, signe que ça résiste tant soit peu. . .

 

Le fruit de l’union d’un intérêt passionné pour telle matière (comme la mathématique, disons), et d’une plus ou moins longue familiarité avec celle-ci.

 

Toujours ce qui devient connu dépasse ce qui était pressenti, en précision, en saveur et en richesse - et ce connu à son tour devient aussitôt point de départ et matériau pour un pressenti renouvelé, s’élançant à la poursuite d’un nouvel inconnu avide d’être connu.

 

Beaucoup de travailleurs intellectuels sentent d’ailleurs d’instinct le besoin d’une telle activité physique, et aménagent leur vie en conséquence : jardin, bricolage, montagne, bateau, sport. . .

 

Les valeurs dominantes dans la personne de chacun de mes parents, tant ma mère que mon père, étaient des valeurs yang : volonté, intelligence (au sens : puissance intellectuelle), contrôle de soi, ascendant sur autrui, intransigeance, "Konsequenz" (qui signifie, en allemand, cohérence extrême dans (ou avec) ses options, idéologiques notamment), "idéalisme" au niveau politique comme pratique. . . Chez ma mère, cette valorisation a pris dès son jeune âge une force exacerbée, c’était le revers d’une véritable haine qu’elle avait développée vis à vis de "la femme" en elle (et à partir de là, vis-à-vis du féminin en général). Cette haine en elle a fini par prendre une véhémence et une force d’autant plus destructrice, qu’elle est restée entièrement occultée sa vie durant. (Moi-même ai fini par découvrir ces choses il y a cinq ans seulement, trois ans après que la méditation apparaisse dans ma vie.) Dans un tel contexte parental, c’est un mystère (et pourtant un fait qui ne fait aucun doute pour moi) que j’ai pu pleinement m’épanouir pendant les cinq premières années de mon enfance - jusqu’au moment de l’arrachement au milieu parental et de la destruction de ma famille d’origine (formée de mes parents, de ma sœur plus âgée, et de moi), de par la volonté de ma mère et à la faveur (si on peut dire) des événements politiques de l’année 1933.

 

J’ai abdique, en un sens : pour être accepté dans le monde qui m’entourait désormais, j’ai décidé d’être comme "eux", comme les adultes qui y font la loi - d’acquérir et de développer les armes qui y forcent le respect, de me battre à armes égales dans un monde où, seule, une certaine espèce de "force" est acceptée et prisée. . .

 

Pour le dire autrement encore : à aucun moment en ces premières cinq années de ma vie, je n’ai connu le sentiment de honte d’être ce que je suis, que ce soit dans mon corps et ses fonctions, ou dans mes pulsions, mes penchants, mes actions. A aucun moment je n’ai eu à renier quelque chose en moi, pour être accepté par mon entourage et pouvoir vivre en paix avec lui.

 

Le côté exceptionnel se trouverait plutôt dans la démesure de mes investissements, dans la démesure de l’énergie que j’investis dans mes tâches, sans m’en laisser distraire par un regard à droite ni à gauche !

 

Je n’entends nullement dire que ces deux "forces", de nature répressive l’une et l’autre (c’est à dire, visant à un "refoulement", à un escamotage d’une certaine réalité), soient les seules qui aient "dominé ma vie" ! Ce serait oublier tout l’aspect non égotique de mon être, la pulsion de connaissance s’exprimant aussi bien au niveau de corps que de l’esprit.

 

Il convient encore de compter la sempiternelle vanité, dont le rôle a été aussi lourd dans ma vie que dans celle de quiconque. Dans ce "déploiement de force" il n’y a nulle intention "agressive" au sens courant du terme, consciente ni inconsciente, seulement un désir inconscient d’impressionner, de forcer l’estime.

 

Certains de ces mécanismes de répression ont été repérés un à un et ont disparu. Je me suis débarrassé de certaines illusions qui pesaient lourdement sur moi, et j’ai élucidé les quelques doutes obstinés qui, pendant toute une vie, avaient été relégués (par les soins du "patron") croupir dans des souterrains-poubelle, jamais examinés. Leur message enfin entendu, ces doutes ont disparu, en laissant une connaissance paisible et joyeuse. J’ai repéré également des mécanismes de répression d’une grande puissance, profondément enracinés dans le moi, dont je réalise (depuis quelques années) que leur portée dans ma vie reste considérable aujourd’hui autant que jamais. Ils vont dans le sens du déséquilibre yang, dans le sens de l’occultation de certaines forces et facultés yin. J’ignore si ces mécanismes vont être désamorcés un jour - et je sais qu’il ne tient qu’à moi. Sans doute s’évanouiront-ils le jour, et le jour seulement, où je serai entré dans les origines du conflit dans ma vie bien plus profondément et plus totalement que je ne l’ai fait jusqu’à présent.

 

Il est vrai que c’est bien la connaissance de soi qui est au cœur de la connaissance d’autrui et du monde, et non l’inverse -

 

Ainsi, c’est la pleine acceptation de soi qui apparaît ici comme la clef qui nous ouvre à l’acceptation d’autrui. Et ce lien qui vient de m’apparaître ici, rejoint un autre lien profond, que je connais depuis longtemps, depuis toujours peut-être : que l’amour de soi est le cœur, paisible et fort, de l’amour de l’autre.

 

J’ai retrouvé avec une force nouvelle ce sentiment qui était présent déjà il y a cinq ans : que le jeu délicat du yin et du yang, du "féminin" et du "mâle" en toutes choses, est un fil conducteur incomparable vers une compréhension du monde et de soi. Il nous conduit droit vers les questions essentielles.

 

Action-inaction – activité-passivité – veille-sommeil – sujet-objet – engendrer-concevoir – exécution-conception – dynamisme-équilibre – élan-assise – ardeur-persévérance – fougue-patience – passion-sérénité – ténacité-détachement.

J’y joindrais bien encore les deux couples suivants, parmi une dizaine de "retardataires" qui me sont venus encore ce matin, sur la lancée de ma réflexion de hier : – savoir-connaître – expliquer-comprendre.

 

En somme, l’inaction est vue comme l’humble servante de l’action, indispensable hélas mais à part ça indigne d’attention ni d’estime.

 

On se rendra compte que dans l’inaction, il y a action, fût-ce le stérile caquetage d’une pensée qui continue à tourner en rond alors qu’elle a cessé de travailler. Mais à vrai dire, il est impropre d’appeler "action" ce mouvement-là, purement mécanique, qui se poursuit par le seul effet d’une inertie – par l’incapacité d’arrêter la machine ! Et ce n’est certes pas cette agitation intérieure qui va apporter à "l’inaction" une harmonie yin-yang qui la rende bienfaisante.

 

Car nul doute que d’apprendre est bel et bien un acte (puisqu’il a un irrécusable effet : l’apparition d’une connaissance. . . ).

 

C’est le signe de toujours ce même déséquilibre invétéré dans notre culture, le déséquilibre marqué par la valorisation exclusive du yang, auquel il m’est arrivé de faire allusion déjà précédemment

 

Il me semble plutôt qu’une fine perception du dynamisme yin-yang s’est cantonnée à peu près exclusivement dans la pratique de certains arts - comme la calligraphie, la poésie, l’art culinaire et, bien entendu, l’art médical.

 

Le maintien du conflit, de la division dans la personne même, visiblement, le maintien de cet antagonisme institué entre la "femme" et l’ "homme" en moi serait chose impossible, ou plutôt, cet antagonisme serait déjà résolu, dès l’instant où je prendrais loisir de contempler l’ Univers avec ces yeux reçus à ma naissance, et où je constate que partout, sauf (apparemment. . . ) en moi-même et parmi mes semblables, le "féminin" et le "masculin" sont des complémentaires indissolubles l’un de l’autre ; que c’est de leurs épousailles et de leur union que naît l’harmonie, la force créatrice et la beauté vivante en toutes choses vivantes et "mortes" de la Création.

 

Cette cause plus cachée et plus essentielle de la division dans le couple, est l’état de division à l’intérieur de la personne, tant femme que homme, vis-à-vis de ses propres pulsions (et notamment celles du sexe) et de ses propres facultés. J’y vois la vraie racine de l’antagonisme entre l’homme et la femme, comme aussi de leur dépendance mutuelle au niveau spirituel, j’entends le manque d’autonomie intérieure de l’un comme de l’autre.

 

Derrière les airs de circonstance "macho" ou "Circé" (et bien d’autres), chacun, l’homme comme la femme, se trouve vis-à-vis du partenaire potentiel ou réel en posture de mendiant, de celui qui attend du (plus ou moins) bon vouloir de l’autre une éphémère délivrance, qu’il souhaite complète et qui toujours s’avère boiteuse, de son piteux état de pot fêlé, pour ne pas dire cassé - une moitié de pot en somme, qui en cherche une autre pour se recoller à elle tant bien que mal (et plutôt mal que bien, on le devine. . . ).

Elle est le produit plutôt d’une contrainte silencieuse et incessante, exercée sur nous par notre entourage dès nos plus jeunes années. Cette contrainte nous pousse à renier, sous peine de nous trouver rejetés, tout un "versant" de notre personne (le versant"yin", ou le versant "yang", rejeté comme ridicule ou comme malséant, et en tous cas, comme inacceptable.

 

Il en est qui voient des airs démodés voire ridicules, là même où il y a une perception vive et fine d’une réalité cachée, et une expression délicate, étrangère à toute "mode". Un consensus de "bon goût" vient en aide ici aux résistances intérieures tous azimuts, qui font écran automatiquement à l’irruption de toute émotion vive et authentique, que ce soit joie ou peine, jouissance ou tourment, venant bousculer le train-train familier.

 

C’est parce que l’ Au-delà de ses murs l’effraye, que sa prison-refuge lui est plus chère que la vie.

 

Toute émotion qui touche une corde profonde, est messagère de l’ Au-delà des quatre murs, messagère du large.

 

Pour cette note-là également, j’avais dû retaper une bonne partie du texte, pour les mêmes raisons essentiellement, en rectifiant chemin faisant maladresses et obscurités.

 

Le mot "inacceptable". C’est du fait que tout un "versant" de notre personne est rejeté comme "inacceptable" par notre entourage, et en tout premier lieu, par nos parents qui y donnent le ton (ou par ceux qui en tiennent lieu, quand les parents sont défaillants) - c’est par cette non-acceptation que le conflit s’installe en nous. Le conflit, la division en nous n’est pas autre chose que notre abdication d’une partie de nous même, répudiée - l’abdication de notre nature indivise.

 

Cette "acceptation"-là n’est d’ailleurs pas une acceptation au plein sens du terme, une acceptation donc de celui que nous sommes réellement. C’est, plutôt, la récompense pour notre soumission à certaines normes, pour nous être conformés et moulés suivant celles-ci - la récompense en somme pour une déformation, une mutilation de notre être, à l’image de celle subie depuis leur jeune âge par ceux qui nous entourent.

.Les notes de hier se sont achevées sur une image inattendue, surgie de la réflexion sans que je l’aie appelée. Je l’ai accueillie avec une certaine réticence d’abord, par souci que la vision de la réalité que l’image à son tour suggérait aussitôt, ne soit artificielle ; que l’image ne me "force la main" et ne me fasse dire des choses qui seraient "tirées par les cheveux".

 

Il est sûrement fondé de dire que l’élan de découverte dans une direction scientifique (fut-ce la biologie, ou la "psychologie". . . ) nous éloigne de nous-mêmes et d’une compréhension de nous-mêmes.

 

Une "acceptation" qui exclurait le refus n’est pas une acceptation, mais une complaisance (à autrui ou à soi-même, ou les deux), ou une complicité ou une connivence (quand il s’agit de l’ "acceptation" d’autrui). Accepter totalement un être, que ce soit soi-même ou autrui, ne signifie nullement une approbation inconditionnelle de ses faits et gestes, de ses habitudes et de ses penchants. Une telle approbation inconditionnelle est par elle-même une fuite, un refus de prendre connaissance d’une réalité (souvent éloquente), et nullement une acceptation. Bien loin de créer un "champ de force" propice à un renouvellement, à une reprise de contact avec une unité oubliée, elle renforce une inertie, et contribue à maintenir dans une ornière.

 

L’une est dans la présence d’une répression (inconsciente, il va de soi), génératrice d’une rupture de l’équilibre naturel du yin et du yang. L’autre se trouve dans le choix d’un rôle, et dans le poids de ce rôle, son effet de freinage, voire de blocage, dans un épanouissement, dans une maturation, dans la progression d’une compréhension ou d’une connaissance.

sensibilité - raison (ou intellect) ;instinct – réflexion ;ntuition – logique ; inspiration – méthode ; vision – cohérence ; le concret – l’abstrait ; le complexe - le simple ; le vague - le précis ; rêve – réalité ; l’indéfini - le défini ; l’inexprimé – l’exprimé ; l’informe - le formé ; l’infini - le fini – l’illimité - le limité ; le tout (la totalité) - la partie : le global - le local (ou le parcellaire).

 

Surtout après l’expérience de la guerre et du camp de concentration, en butte à des discriminations et préjugés qui semblaient défier la raison même la plus rudimentaire, ce qui me fascinait surtout dans l’activité mathématique (par le peu que j’ai pu en connaître dans mes années de lycée), c’était ce pouvoir qu’elle donnait, par la vertu d’une simple démonstration, d’emporter l’adhésion même la plus réticente, de forcer l’assentiment d’autrui en somme, qu’il soit bien disposé ou non - pour peu seulement qu’il accepte avec moi les "règles du jeu" mathématique.

 

Mais j’ai vite compris que si je voulais m’initier à des mystères, ce n’était pas en suivant les cours de la Fac que j’y arriverais, mais en travaillant par mes propres moyens, seul, avec ou sans livres.

 

Un savoir peut favoriser l’éclosion d’une connaissance, mais il est beaucoup plus fréquent, il me semble, qu’il étouffe dans l’œuf toute velléité d’éclosion - à la manière des "réponses" toutes prêtes qui étouffent dans l’œuf l’éclosion d’une (bonne) question. . .

 

La connaissance naît du désir de connaître, donc du désir de comprendre lorsque c’est la raison qui veut connaître. La méthode, instrument du désir, est par elle-même impuissante à enfanter une connaissance - pas plus que les forceps du médecin, ni même les mains expertes d’une sage-femme, n’enfantent. Mais parfois ils assistent utilement la naissance du nouveau-né, quand le temps est mûr et qu’ils savent venir à point. . .

 

C’est que dans mon propre travail mathématique, c’est la note yin, "féminine", qui domine !

 

S’il y a là une apparente confusion, cela vient d’une incompréhension de ce fait universel : que dans toute chose, fut-ce la plus yin ou la plus yang du monde, se joue la dynamique du yin et du yang, par les épousailles des deux forces originelles.

 

C’est dans cet effort continuel de formuler l’informulé, de préciser ce qui encore est vague, que se trouve peut-être la dynamique particulière au travail mathématique (et peut-être aussi, à tout travail intellectuel créateur) - dans une dialectique continuelle entre l’image plus ou moins informe, et le langage qui lui donne une forme et chemin faisant suscite de nouvelles images plus ou moins floues qui approfondissent la précédente, et qui elles aussi appellent une formulation pour leur donner forme à leur tour. . .


Et c’est bel et bien par la découverte surtout de questions nouvelles, et celle de notions nouvelles également, ou encore par des points de vue nouveaux voire des "mondes" nouveaux, que mon œuvre mathématique s’est avérée féconde, plus encore que par les "solutions" que j’ai su apporter à des questions déjà posées. Cette pulsion très forte qui me porte vers la découverte des bonnes questions, plutôt que vers celle des réponses, et vers la découverte des bonnes notions et des bons énoncés, beaucoup plus que vers celle des démonstrations, sont d’ailleurs autant de traits "yin" fortement marqués, dans mon approche de la mathématique

 

Il a introduit bon nombre d’idées et de notions nouvelles et fécondes sans se laisser entraîner à les "porter" à terme, jusqu’au bout. Plus d’une fois, par contre, ces idées et notions m’ont servi de point de départ, pour un travail de vastes dimensions qui m’allait à merveille, et pour lequel il n’aurait pu être question que Serre lui-même s’y lance.

 

Parmi ces traits, il y a un investissement démesuré dans l’action ; la projection très forte vers l’avenir c’est-a-dire vers l’accomplissement de mes tâches ; la prédilection pour un travail de découverte avant tout intellectuel et le rôle envahissant de la pensée ; des dispositions de fermeture vis-a-vis de ce qui n’apparaît pas directement lié à mes tâches du moment, et en particulier mon inattention aux paysages, saisons etc. Il y a pourtant un trait yang qui me parait inné et non acquis, c’est la relation d’affinité très forte qui me lie au feu, à la différence de ma relation à l’eau, qui n’est décidément pas "mon élément".

 

Qu’il y ait perplexité n’a d’ailleurs rien pour surprendre - il en est ainsi, plus ou moins, chaque fois qu’une situation soudain apparaît dans une lumière nouvelle, qui à première vue semblerait donc contredire une ancienne vision. Le tout premier travail alors qui s’impose, c’est de sonder avec soin ces contradictions, d’examiner dans quelle mesure celles-ci sont réelles, ou apparentes seulement, c’est-à-dire expressions d’une inertie de l’esprit qui rechigne à reconnaître la "même" chose sous deux éclairages différents.

 

Je sentais que j’étais à chaque fois arrivé à dire ce que j’avais à dire de façon aussi claire et aussi nuancée que j’étais capable de le faire, sans rien cacher de ce qui était clair, compris, connu pour moi au moment d’écrire, ni non plus de ce qui restait obscur, flou, incompris ou même entièrement mystérieux, inconnu. .

 

.Il s’agit de la dernière partie de cette note, savoir les deux, trois pages où je parle de la division dans la personne comme étant la racine ultime de la division et du conflit dans le couple, dans la famille et dans la société humaine.

 

C’est le mépris de soi, la méconnaissance de la force qui repose en nous et qui nous donne pouvoir de connaître et de créer, qui est aussi la source du mépris d’autrui, du sempiternel réflexe-compensation de se "prouver" sa valeur en se mettant au dessus d’autrui, en faisant usage (par exemple) du pouvoir dérisoire d’abaisser ou d’écraser, ou simplement de faire souffrir ou de nuire.

 

Et ce "mépris de soi", ou "méconnaissance de soi", n’est autre chose aussi que le refus opposé à ce don, le refus de cette unité foncière, et du pouvoir qui en est l’inséparable compagnon. Ou plutôt, il est comme l’ombre inséparable de ce refus, il est la connaissance d’une impuissance instaurée par ce refus ; une connaissance timorée certes, brouillée, non assumée, qui prend bien soin de s’arrêter au connu (bien mal connu. . . ), effrayée qu’elle est de plonger plus profond, de prendre connaissance de la puissance inconnue cachée, et bloquée par cette impuissance délibérée, cultivée.

 

Les signes du "conflit", de la "division" dans la relation, peuvent être aussi bien dans la nature d’un antagonisme, que dans celle d’une allégeance ; ce peut être un propos délibéré de critique voire de mésestime ou de dédain, comme un propos délibéré d’approbation ou d’admiration.

 

Je sais bien que le conflit au père, le conflit à la mère, sont au cœur du conflit en nous-mêmes.

 

Pourtant, dans notre relation aux parents, la mère et le père sont loin de jouer un rôle symétrique, et le rôle joué par chacun d’eux dépend de façon cruciale si "nous" sommes garçon ou fille (devenus depuis homme, ou femme).

 

C’est que l’antagonisme du garçon ou de l’homme vis à vis du père, qui lui a servi tant bien que mal de modèle et qu’il reproduit, en "positif" ou en "négatif" (par imitation, ou par opposition), qu’il le veuille et le reconnaisse ou non - cet antagonisme n’est autre chose qu’un aspect, particulièrement éloquent et crucial, d’un antagonisme vis à vis de lui-même.

 

Ou pour le dire autrement, ce refus du père, ou le refus de ce qui est "masculin", "viril" en soi-même et nous fait ressembler au père, va souvent de pair avec l’adoption sans réserves (à défaut d’un contrepoids "yin", récusé) d’un système de valeurs "yang", "macho" à brin de zinc !

 

Car si "monter" et "dépasser" sont des valeurs super-yang par excellence, ces valeurs ne seraient sans doute pas intériorisées avec une telle véhémence, et leur mise en pratique ne se ferait avec une telle brutalité (fût-elle feutrée, quand il s’agit des "hautes sphères". . . ) si dans le rival en meilleure position que nous, qu’il s’agit de dépasser voire d’évincer, nous ne voyions en même temps se profiler devant nous l’ombre redoutable du Père, à la fois admiré, envié, et secrètement haï - celui qui était là avant nous, et dont la seule existence, aussi loin en arrière que nous pouvons nous souvenir, a été le grand défi dans notre vie.

 

A défaut d’une telle connaissance de soi, cette question (tout comme les questions sur la nature de la liberté, ou de l’amour, ou de la créativité) est un équivalent moderne de la question médiévale du fameux "sexe des anges" - un exercice de style sans plus, pour arriver à "caser" ce qu’il faut de toutes façons caser.

 

Pour le dire autrement, les efforts de certains pour se modeler suivant quelque idéal religieux (ici celui du "Boddhisatva", l’infatigable propagateur des enseignements du Bouddha) débouchent sur des attitudes plus ou moins à fleur de peau, et non sur un processus de transformation intérieure, sur une maturation. Par ailleurs, l’adoption d’un "credo" (si sublime soit-il ) et l’investissement à fond dans une activité dite "religieuse", paraît sans incidence essentielle sur le jeu des mécanismes égotiques habituels.

 

Et souvent la vocation religieuse est prise comme un moyen, parmi d’autres, pour évacuer le conflit, en se convaincant qu’il a disparu par la vertu du credo.

 

Le mécanisme du "déplacement" d’une rancune ou d’un ressentiment pour des torts et des dommages subis en des jours reculés, vers une "cible" acceptable en lieu et place du ou des responsables réels, ressentis comme hors d’atteinte ou comme "tabous"

 

Au niveau d’un travail conscient, nous ne pouvons, hélas, que faire une chose à la fois, ce qui n’est déjà pas mal pourtant, quand on prend la peine de bien la faire. . .

 

Une conjecture, pour moi, n’est pas un pari (qu’on gagne ou qu’on perd), mais bien un coup de sonde - et quel que soit la réponse, nous ne pouvons en sortir que "gagnants", j’entends : avec une connaissance renouvelée

 

Cette rancune diffuse originelle dans une personne, qui se traduit par la suite en des pulsions d’agressivité et de violence en apparence "gratuites", ne naît pas du néant. Elle est la réponse à des agressions profondes bel et bien subies, et surtout à celles subies dans la petite enfance. On peut considérer, il est vrai, que beaucoup de ces agressions, de nature répressive, ne sont pas des "actes de violence" au sens strict du terme, c’est-à-dire, issues d’une intention de blesser ou de léser, notamment chez les parents vis-à-vis de leur enfant. Il est vrai aussi qu’une telle intention (presque toujours inconsciente) est pourtant présente dans beaucoup plus de cas qu’il n’est admis par des consensus courants.

 

Par ces moments, j’ai fait connaissance véritablement du "souffle" et de "l’odeur" de cet esprit, où s’est perdu le sens du respect. Mais je sais bien, aussi, que cet esprit-là "ne souffle pas qu’autour de ma demeure", alors même que c’est par son souffle sur moi, et sur ceux que j’ai en affection, que je le "connais" véritablement - comme on ne connaît le goût d’un fruit amer qu’en le mangeant seulement. Cet esprit aujourd’hui est devenu l’esprit du temps. . .

 

Et c’est dans la perte du respect de soi que je reconnais la racine de la perte de respect pour autrui, et pour l’œuvre vivante sortie de ses mains ou de celles du Créateur.

 

Pourtant, si j’ai écrit Récoltes et Semailles, ce n’est pour aucune de ces choses-là, dont certaines viendront peut-être par surcroît, qui sait ! Je l’ai écrit "pour moi", certes, comme tout ce que j’écris - comme le moyen d’une compréhension qui se cherche à tâtons. Mais en même temps, la pensée des autres, de ceux que j’ai aimés et que j’ai laissés un jour, alors que mon aventure m’amenait ailleurs - cette pensée ne m’a guère quitté tout au long de l’écriture de Récoltes et Semailles.

 

L’image du "nain et du géant" (fournie par mon ami Pierre) a continué à me hanter. Derrière cette image, je crois déceler un archétype d’une force considérable, qui serait comme l’ombre, ou une des ombres, de la répression subie dans la petite enfance. Son rôle serait celui d’un exutoire, et d’une compensation, à la répression de la force créatrice, répression depuis longtemps intériorisée en cette "conviction inexprimée d’impuissance". . . Dans cet archétype pressenti, je crois sentir un puissant moteur d’actes de violence gratuite, frappant celui perçu comme "géant", comme porteur d’une force intacte - actes se déclenchant sans "cause" autre que celle seulement d’une occasion propice, quand le risque encouru paraît nul, ou minime.

 

C’est de la connaissance de moi-même que me vient, par surcroît, une compréhension d’autrui, et non l’inverse. Et plus d’une fois depuis qu’il m’arrive de méditer, le souci de "comprendre autrui" a été le moyen d’une diversion dans la tâche essentielle, celle de faire connaissance de moi-même.

 

L’autre chose frappante, et également unique parmi les échos qui me sont revenus, c’est l’apparition soudaine de cet enthousiasme, de cette chaleur, à l’évocation de mon nom et d’un certain passé. C’était un passé que depuis longtemps il avait décidé de déclarer nul et non avenu. Et les racines aussi, qu’il avait dans ce passé. Et dans ce passé, aussi, il y avait encore une fraîcheur d’enfance, cette fraîcheur qu’il avait bannie de sa vie d’ "adulte", d’homme important et admiré.

 

C’est le constat, tout d’abord, que la "mise du patron", et alors même qu’il voudrait se leurrer lui-même (comme il serait plutôt dans sa nature. . . ) ne peut être que l’aventure collective - la seule susceptible de lui apporter des "retours" substantiels. "L’enfant seul par nature est solitaire" ; c’est l’enfant seul que peut attirer une aventure dont personne d’autre au monde ne veut, et une connaissance, tangible certes et bien souvent évidente, qu’il ne pourra pourtant partager avec personne. Et à présent c’est bien là, bien malencontreusement au gré du "patron", que va la "préférence du môme" dans le cas de mon "entreprise".

 

Si le travail de découverte scientifique m’apparaît comme "plus fruste" que celui de la découverte de soi, c’est (il me semble) pour deux raisons. D’une part, il ne met guère en jeu que nos seules facultés intellectuelles, c’est à dire une partie infime de notre être. (Le travail scientifique a tendance d’ailleurs à faire s’hypertrophier cette partie de nos facultés, aux dépens des autres et d’un équilibre global de la personne, et à la limite, de transformer celle-ci en une sorte de monstre-ordinateur. . . ) D’autre part, les résistances intérieures (s’opposant à la découverte du réel) mises en jeu par le travail scientifique, sont le plus souvent sans commune mesure avec celles qui s’opposent à la connaissance de soi. C’est pourquoi aussi "l’aventure scientifique" n’est que très rarement, et pour ainsi dire plus jamais de nos jours, une "aventure de vérité" - une aventure, donc, qui mette à contribution nos capacités d’humilité et de courage à assumer une vérité malvenue, vis-a-vis de nous-mêmes d’abord, et vis-a-vis du monde extérieur ensuite.

 

Ce deuxième souffle n’est pas, à proprement parler, une réflexion sur moi-même ou sur mon passé, mais bien plutôt une "enquête" sur l’ Enterrement que je venais de découvrir, en même temps qu’un effort pour digérer" tant bien que mal et au fur et à mesure, les faits patents et pourtant (vu sans doute mon indéracinable naïveté !) époustouflants, incroyables. Si elle m’a néanmoins appris quelque chose sur moi-même, c’est surtout en me rendant saisissante la force de mon attachement à mon passé et à mon œuvre. J’étais touché à vif, voyant l’œuvre comme arrachée en morceaux, tels morceaux pour la poubelle, tels autres pour s’en gausser, et tels autres encore appropriés sans vergogne, comme de la bagatelle à tout venant. . .

 

Mais je vois (non pas de façon vague et impalpable, mais aussi clairement qu’un fait mathématique familier et patent. . . ) qu’en dehors de la découverte de soi, un tel constat perd son sens vivant - il perd ce qui en fait autre chose qu’un exercice de style philosophico-psychologique, que le développement d’une "thèse" (très intéressante certes et tout et tout. . . ).




C2 – Le chemin de l'unité


Cette note de fond n’est pas toujours aisée à déceler en une personne, à cause des mécanismes de répression plus ou moins efficaces et complets, qui faussent le jeu en substituant, à une harmonie originelle, une image d’emprunt.

 

Cette honte, inculquée dès le jeune âge, est un des aspects d’une division profonde, où le corps est objet d’un tacite mépris, alors que les valeurs dites "culturelles" (confondues avec des capacité intellectuelles de mémorisation et autres) sont montées en épingle.

 

L’un de ces mécanismes, et celui qui m’intéresse surtout ici, est un des plus communs qui soit : c’est la répression de mes traits "féminins" (ou ceux ressentis comme tels par les consensus courants), au profit de valeurs "viriles". L’endroit de la médaille était bien sûr l’investissement à fond sur mes traits et aptitudes ressentis comme "virils" et le développement à outrance de ceux-ci, qui ont pris une place démesurée.

 

Durant quatre heures je me suis enfoncé dans le sens de ce vécu-là, de ce rêve-parabole, à travers des couches successives de signification de plus en plus brûlantes, avant d’arriver au cœur du message, à son sens simple et évident. Ce n’a pas été alors le déclic subit d’une compréhension de "l’intelligence, ni même comme une lumière subite dans une obscurité ou dans une pénombre. C’était plutôt comme une vague profonde née en moi et qui soudain déferlait à travers moi et dans ses vastes eaux m’apportait ce sens qui s’était dérobé jusque là : que je retrouvais en ce moment un être très cher et très précieux, que j’avais perdu depuis mon enfance. . .

 

Et aussi, ce seuil étant bel et bien franchi, la voie s’est trouvée ouverte vers d’autres franchissements encore, vers d’autres "éveils" ou "réveils", dont chacun par nature est aussi un renouvellement, et tant soit peu, une "nouvelle naissance", une re-naissance.

 

Je sentais bien que cette "naissance" par laquelle je venais de passer était tout juste le commencement de quelque chose d’entièrement inconnu, ou plutôt le recommencement de quelque chose qui s’était interrompu, qui avait été coupé ou étouffé un jour, et qui était reparti mystérieusement.

 

Cette "acceptation" en moi inclut donc, non seulement des pulsions et traits de "l’enfant" que j’avais pendant longtemps ignorés et réprimés (et notamment ceux qui reflètent les aspects féminins en moi), mais également les mécanismes de répression propres au "patron", c’est-à-dire justement des mécanismes invétérés de "non-acceptation" ! Accepter ces derniers n’a rien de commun avec "les cultiver", ou les fortifier. Au contraire, c’est un premier pas indispensable pour les dénouer ou les désamorcer tant soit peu, par l’effet d’une attention curieuse et aimante. L’expérience de ces huit années me donne la conviction que, pour peu que cette attention-là plonge assez profond et jusqu’à la racine même de la répression, celle-ci se résout et disparaît en libérant une énergie considérable - celle qui jusque là était immobilisée pour maintenir contre vents et marées tel ensemble de mécanismes répressifs, et les habitudes de pensée et autres qui servent à les maintenir liés. Il est entendu qu’il s’agit ici d’ "acceptation" dans le plein sens du terme, qui ne signifie nullement une tolérance (souvent aigre-douce) vis-à-vis de tels et tels "travers" ou "défauts", ressentis comme un mal hélas inévitable, pour lequel on est bien obligé de "faire avec". Dans une telle attitude, je sens surtout une résignation, pour ne pas dire une abdication, et sûrement pas une source de joie, ni un élan de prise de connaissance d’une chose digne d’être connue : la profondeur pressentie, inconnue, derrière la plate surface de tels "défauts" ou "travers" qu’on veut bien tolérer. . .

 

L’élan de l’intérêt, et l’attitude d’accueil, peuvent l’une comme l’autre former la note de fond de l’acceptation d’autrui ou de soi.

 

L’intérêt pour autrui est apparu de façon plus parcellaire et plus réticente au cours de ces années, tout comme l’acceptation qui en découle. Une des façons dont elle s’est manifestée concrètement, c’est par une propension moins grande à parler quand je suis en compagnie, et par une attitude d’écoute.

 

Je crois que j’ai commencé à vraiment moins parler, à partir du moment où à disparu (autant dire) cette force en moi qui me pousse à toujours vouloir rectifier ce qui m’apparaît (à tort ou à raison) comme des "erreurs" chez autrui - comme s’il n’était pas suffisant que je décelle et rectifie les miennes !

 

Ce matin au lever je me suis essayé de traduire en français ces strophes, dont j’ignorais l’air et qui pourtant continuaient depuis deux jours à chanter en moi. Sûrement c’était là une façon de mieux les retrouver, de mieux laisser pénétrer en moi leur saveur et leur mélodie.

 

C’est par le mûrissement seulement, fruit d’un travail intérieur, que nous pouvons retrouver Le contact avec une innocence qui semblait disparue, avec un enfant en nous qui semblait depuis longtemps mort et enterré. Et il n’y a mûrissement qui ne soit aussi retour tant soit peu – retour à l’enfant, et à la simplicité, à l’innocence de l’enfant. C’est ainsi qu’une vie pleinement vécue est comme un cercle encore qui se "parfait" ; c’est vieillesse retrouvant enfance, c’est une maturité retrouvant l’innocence - et s’achevant en une mort, peut-être, qui prépare une nouvelle naissance, comme un hiver prépare un nouveau printemps. .

 

Le premier "réveil" au plein sens du terme a lieu deux ans et demi plus tard seulement, avec la découverte de la méditation. Cela a été aussi la découverte de la découverte de soi ; qu’il existe une chose inconnue qui est "moi", et que j’ai pouvoir de pénétrer en cette chose, de la connaître.

 

Il n’y a découverte, ni connaissance, ni renouvellement, si ce n’est par l’action conjointe et inséparable des énergies et des pulsions originelles yin et yang dans un même être. C’est dans l’intime fusion des deux que réside la beauté d’un être, ou d’une œuvre cette qualité délicate, insaisissable, qui se signale à nous par ce sentiment particulier d’harmonie, de satisfaction.

 

Le général et l’unité

 

Déceler, découvrir cette unité au delà de la diversité, d’une richesse souvent déroutante (sans rien amputer de cette richesse), reconnaître les traits communs au delà des différences et des dissemblances, et aller jusqu’à la racine des analogies et ressemblances pour découvrir la parenté profonde - telle a été ma passion, ma vie durant.

 

Ce n’est pas une moitie factice et dérisoire de notre être qui a pouvoir de connaître et de créer, mais c’est le tout, la totalité de notre être, qui a ce pouvoir.

 

Depuis mon travail sur la vie de mes parents, ce "conflit aux parents" m’apparaît comme étant véritablement "au cœur du conflit" dans nous-mêmes. Résoudre ce dernier, j’en ai la conviction, est ni plus, ni moins que résoudre le conflit aux parents, c’est à dire : être libre d’eux, être pleinement autonome spirituellement, poursuivre son propre voyage. . .

 

Le sens qu’ils lui donnent, en accord avec Nichiren, et avec leur "précepteur" direct Fujii Guruji, est celui d’un acte de respect pour la personne à qui on s’adresse, et à travers elle, pour tout être vivant dans l’univers - La plus apparente est une joie intérieure. Cette joie semble découler spontanément d’une unité en sa personne, ou plutôt peut-être, d’une fidélité à lui-même.

 

J’ai vu aussi que cet homme était seul, et que la solitude ne lui pesait pas. Elle était sa condition naturelle, depuis toujours peut-être. Cette solitude, et cette intégrité, ou cet accord avec lui-même, m’apparaissent comme autant d’aspects différents d’une seule et même chose. Un autre aspect encore de cette même chose est celui de la force - une force sans violence, et qui ne se soucie pas d’être ou de paraître "forte". C’est celle du soleil, encore, lequel se suffit d’être lui-même pour que se crée autour de lui ce champ de forces, et ces orbites que les planètes parcourent.

 

C’est le sentiment je crois, ou pour mieux dire, la perception, d’une parenté essentielle, au delà des différences de culture, des conditionnements de tous ordres qui nous ont marqués dès nos jeunes âges.

 

Mais il est vrai aussi que ce "bon sens" taillé a coups de serpe n’est nullement apte à appréhender les voies délicates et profondes d’un travail de découverte, qu’il s’agisse de la découverte de soi, ou du travail plus fruste de la découverte mathématique. J’ai l’intime conviction que dans cette longue réflexion Récoltes et Semailles, chaque chose vient en son lieu et en son temps, préparée et mûrie par toutes celles qui l’ont précédée.

 

Dès qu’une vision s’approfondit, tel travail qui avait fait naître la vision et préparé son approfondissement, et qui avait pu sembler "mené à terme", se révèle inachevé, par l’apparition d’un "au-delà" de ce qui avait été fait. Pourtant, le sens du travail, et de la satisfaction ou la dis-satisfaction qu’il nous fait éprouver, n’est pas dans son aboutissement, et ne dépend pas du fait si ce travail est destiné ou non à trouver aboutissement. Le sens du travail est dans le travail lui-même, il est dans le moment présent - dans les dispositions dans lesquelles nous le faisons, dans l’amour que nous y mettons (ou dans l’absence d’amour. . . ) - non dans un hypothétique avenir hors de notre portée.

 

Je sais, maintenant, que ce travail que je croyais "mené à terme", ne l’est pas aujourd’hui encore, et ne le sera peut-être jamais. Mais je sais aussi que c’est là une chose, somme toute, accessoire. Cette "satisfaction complète", que j’ai ressentie avec force au moment même où j’écrivais ces lignes qui s’essayent à la cerner au plus près, elle m’a suivi tout au long de l’écriture de Récoltes et Semailles. C’est un vieille amie à moi, qui m’avait déjà accompagnée tout au long de ma vie de mathématicien, me faisant savoir à voix basse que je fais bonne route. Je l’ai retrouvée plus tard, dans le travail de méditation - c’est bien la même. Quand je cesse de l’entendre, le travail perd son sens. C’est pourquoi sa voix m’est précieuse, et que je prends bien soin dans mon travail de ne jamais m’en éloigner. C’est grâce à cela que le travail a été, tout au long de ma vie, source de joie, dans cette "satisfaction complète" de celui qui s’y donne tout entier. Il n’en a pas été différemment dans le travail qui s’achève - ce travail qui est "Récoltes", et qui est en même temps "Semailles".

Polarisation


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