Au fil des pas

 

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Etape 5

 

 

24 Juillet 1974 - Cinquième étape: Col de Roncevaux - Col de Burdincurutcheta

Le signal du lever ébranle les dormeurs. Les uns s'habillent en se tortillant sous leur tente, les autres s'épanouissent dans la chaleur de leur duvet. La joie de partir et les regrets de rester s'estompent au rendez-vous du brouillard. Un petit animal hardi, sorte de rat coupé d'écureuil, se jette sur les miettes de notre repas. Tizou appréhende beaucoup cette étape à l'aveuglette. Chacun s'applique en vain à le rassurer, craignant secrètement de ne pas terminer l'étape.

Depuis près d'une heure, une petite route goudronnée guide nos pas quand, tout à coup, le brouillard dégringole dans la vallée comme une gigantesque avalanche. Le plafond s'affaisse, se déchire, et, radieux, le soleil levant nous baigne de lumière orangée. Le paysage se révèle, les aveugles recouvrent la vue et la joie de vivre. Intense moment de contemplation. Le vent, balai invisible, pourchasse les lambeaux de brouillard qui s'accrochent aux têtes des arbres et aux creux des vallons. Nous savourons la retraite des moutons blancs dans la montagne multiple et fraîche. Nous renaissons. L'allégresse fait danser notre marche. Mais le brouillard n'a pas dit son dernier mot. Bientôt, il faut nous contenter du souvenir de ces moments heureux.

La voie romaine ne se ressemble plus dans cette purée ! Quelques centaines de mètres, une descente qui paraît s'éterniser, puis c'est le doute : Sommes-nous sur le bon chemin ? Il y a de la brume aussi dans nos souvenirs ! Mon inquiétude l'emporte et nous quittons le chemin pour traverser à flanc dans un décor cotonneux. Nos chaussures se remplissent d'eau et pas le moindre indice auquel se raccrocher. Nous débouchons sur une sorte de col d'où part un chemin forestier : La voie romaine ? L'inquiétude avive notre allure. Sortie du bois : Pas de cabane ! Cela fait un choc dans la poitrine et on panique un peu. Brusquement, les ruines d'une cabane, arborant un magnifique signe rouge et jaune, surgissent à notre gauche. Serait-ce le vent qui l'a déplacée, ou le temps qui a dérangé nos souvenirs ?

Une petite échelle franchissant une clôture barbelée serait la bienvenue dans ces parages... La voilà ! Nous sommes soulagés, car désormais sûrs de notre itinéraire, et fonçons vers le col d'Arnoustéguy. Là, nous devons consulter la boussole pour choisir entre les nombreux sentiers que nous proposent les moutons espagnols. En route vers un petit col peu évident, qui permet de contourner par le Sud la montagne Urculu. Nous y voici ! Tranquilles pour plus d'une heure de marche, nous nous installons pour gaiement casser la croute. Les souvenirs de gags télévisés fusent vers le brouillard qui plane sur nos têtes. Nous en avons abattu du chemin depuis ce matin !

Nos estomacs pleins de gratitude nous encouragent à reprendre notre marche. Descendant dans une vallée, la visibilité devient bonne. Aux abords du col d'Orgambidé, un ballet de vautours nous arrête un instant, puis, en suivant le rebord de la cuvette karstique d'Idopil, nous grimpons vers le brouillard. Jacques et Solange, qui ont reconnu l'itinéraire avant cette traversée, ouvrent la marche. Ils sont tout heureux de retrouver les palombières d'un col noyé dans la grisaille puis le passage clé pour aller au pic d'Errozaté. Bravo ! Mais un vague sentier finit par nous trahir en nous abandonnant au fond d'une cuvette. Merde ! Tâtonnements anxieux sur la droite et sur la gauche, on descend, on remonte et nous jetons notre langue au chat. Tizou, qui tout à l'heure descendait à reculons pour épargner ses pieds douloureux, n'est pas à la fête dans ce naufrage. Il s'assied à côté de Jacques découragé, tandis que Solange s'obstine à chercher un repère vers la droite. Des sonnailles résonnent, qui semblent loin au dessous de nous. Après quelques fragiles déductions, je décide d'explorer droit devant nous. Jacques, fataliste, pense que l'on trouvera bien une cabane de berger d'ici ce soir pour y passer la nuit, ce qui ne rassure pas mais pas du tout notre Tizou fatigué .

A quelques pas de là, Solange a trouvé le ravin à droite, et, tout droit, j'ai trouvé la borne frontière 221 ainsi qu'une large piste qui semble indiquer le col d'Errozaté. Confirmation du topo-guide. Nous nous précipitons vers notre soulagement. Tizou, méfiant, demande si la suite du chemin nous est bien connue. Puis, chacun laisse parler son appétit retrouvé.

A notre grand étonnement, les bergeries s'avèrent trés près au dessus de nos têtes. "C'est à l'opposé que nous nous apprétions à les chercher" note Tizou, dont la confiance en ses compagnons montagnards vient encore de décliner. Sacré brouillard !

Discussion sur la direction à prendre: Solange, s'appuyant sur ses souvenirs, propose de monter avec la piste vers les bergeries. Me référant au topo-guide, je pense qu'il faut descendre. Va pour la descente qui devrait cesser bientôt pour gagner les crêtes et s'y tenir jusqu'au col d'Irau. Hélas, on ne cesse pas de descendre, on ne regagne pas les crêtes, et c'est un long détour qui s'annonce. Le soleil vient nous narguer, alors que nos pieds souffrent sur la piste interminable. Le moral est touché par cette monumentale erreur, par la fatigue aussi. Lentement, écrasés de chaleur, on approche du col d'Irau. Montagne changeante !

Solange souffre beaucoup des pieds, au point que chaque pas lui coûte une grimace. Arrivée au col d'Irau, elle se déchausse et envisage même de continuer pieds nus. A la file indienne, silencieux, nous nous acheminons péniblement vers le col de Burdincurutcheta. Cette marche monotone d'automates entame nos dernières forces. Un couple de randonneurs motocyclistes craignant nos réactions égaye un instant notre colonne, alors que nous touchons au but. Tizou ne sait plus comment finir l'ultime descente pour économiser ses genoux et ses pieds: Il titube. Et c'est enfin l'affalement général à proximité de la petite route qui doit amener nos ravitailleuses. Arrivée sans joie où chacun s'abandonne à sa fatigue. Solange examine les dégâts sur ses pieds, Jacques est découragé par la répétition de ces épreuves physiques et morales, Tizou est écrasé de fatigue. Il me semble que je suis le moins éprouvé de l'équipe.

Catherine et Vivi arrivent, contentes et détendues. Elles se sont bien reposées et ont retrouvé le soleil qui panse les mauvais souvenirs. Les marcheurs se laissent guider vers un emplacement pour camper. Le site est merveilleux avec des chevaux à volonté et un coucher de soleil sur les montagnes basques à couper le souffle. On se remplit les yeux de cette magnifique soirée, mais celà ne suffit pas à guérir les pieds de Solange ni le moral de Jacques, qui décident d'abandonner. Vivi joue l' infirmière auprès de Tisou épuisé. Catherine ne se sent pas d'attaque pour reprendre la traversée. Je me retrouve donc seul à préparer mon sac pour le lendemain.

L'étape qui m'attend pose de sérieuses difficultés d'orientation par mauvais temps, mais j'espère le beau temps: Alors qu'importe cet horizon qui se bouche ! Vivi m'a donné une pommade pour soigner les crevasses des seins, que Catherine passe sur la plante de mes pieds malmenés depuis le départ d'Hendaye. Ce geste, sait-on jamais, sera peut-être salutaire pour la suite de cette traversée.

Le repas est l'occasion de tenter d'organiser la déroute. La voiture ravitailleuse ne peut pas me ravitailler, rapatrier Jacques et Solange, ramener Tizou et Vivi en Dordogne, transporter le matériel, le chien et cinq personnes. Après un débat embrouillé, il ressort que, demain, Jacques et Solange iront récupérer leur voiture à Biriatou, et que les tentes resteront plantées au même endroit pour une deuxième nuit. Le camp sera transporté à La Pierre St Martin après demain. Dans trois jours, Tizou et Vivi rentreront en Dordogne avec Vix, laissant Catherine en passant par Salau où notre seconde voiture attendait les Talmanses pour nous ravitailler à partir de l'Ariège. Cette voiture prendra donc son service un peu plus tôt. Jacque et Solange assureront mon ravitaillement en cours d'étape, pendant cette récupération de véhicule. Ils iront, ensuite, chercher leur fille pour l'emmener en montagne. A tout hasard, un rendez-vous est pris aux alentours de Gavarnie. Ainsi, les trois couples vont s'acheminer vers leur autonomie et rester en bonne entente.

Bien sûr, je reste le seul à espérer réaliser ce rêve fou de traverser les Pyrénées, mais chacun sait le prix qu'il me faudra payer chaque jour pour conserver ce privilège. Celà atténue les regrets. Je me sens bien petit devant ce dédale de montagnes, mais toutes mes forces sont maintenant bandées pour essayer de passer jusqu'à la mer. La mer !

Le sac est bouclé. Les bras de Morphée m'emportent au paradis des marcheurs fatigués.

 

Commentaires 2008

Fatigue physique et mentale, monotonie et renouvellement des épreuves ont fini par disloquer les restes de l'équipe. Mais l'abandon, lorsqu'il constitue un soulagement, atténue le sentiment d'échec.

Ma décision de continuer m'apparaît aujourd'hui plus comme une obstination que comme un acte volontaire, mais la frontière est mince entre l'entêtement stérile et l'obstination féconde ! Rétrospectivement, il me semble que je ne me donnais pas le choix et que je m'enfermais dans une fuite en avant, conduite dangereuse et preuve de mon inexpérience de montagnard.

 

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