Au fil des pas

 

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Etape 3

 

 

22 Juillet 1974 - Troisième étape: Col d'Esquissaroy - Col d'Ispéguy

Dans la nuit, les préparatifs du départ orchestrent un ballet de lumières. La chaleur du sac de duvet qu'on abandonne pour les vêtements froids, le repas vite avalé, le bouclage des sacs, et les corps lourds de sommeil entament une raide montée dans le brouillard . Les muscles s'échauffent pendant que le jour vient à notre rencontre. Vix nous accompagne aujourd'hui et, à le voir patrouiller autour de nous, il semble apprécier la liberté. Le jour est encore bien pâle lorsque nous atteignons le carrefour de pistes du col Atchuela. Nous hésitons un peu sur la direction à prendre, et, finalement, nous nous décidons à emprunter un large chemin qui nous descend très vite vers une vallée. Un soupçon commence à nous effleurer quand la rencontre d'une vieille bergerie nous apprend que nous nous sommes trompés de chemin. Retour sur nos pas, en sacrant d'abondance. Quelques tâtonnements encore aux alentours du col Atchuela puis l'énervement tombe avec la découverte de la bonne piste. Les pas se succèdent allègrement et ce serait un moment de détente complète s'il ne fallait pas constamment surveiller le chien fortement attiré par les troupeaux de moutons et les troupeaux de chevaux environnants. Cette année, Vix résiste à la tentation, se souvenant peut-être d'une certaine raclée reçue dans ces parages pour avoir dispersé brebis et chevaux.

Le brouillard plane au dessus de nos têtes, nous laissant admirer les vallées verdoyantes qui entourent l'Alcurrunz. On voit dans le lointain la route militaire du Gorramendi, qu'il nous faudra emprunter tout à l'heure: Huit kilomètres de goudron que nous avons arrosés de sueur l'an dernier, écrasés par nos sacs et par la chaleur. Le col d'Otxondo nous accueille à sa table. L'appétit, aiguisé par cette marche matinale et sereine, est exact au rendez-vous. Et le moral se fortifie de ce soleil qui descend dans nos estomacs. Celà risque d'être utile pour contourner le Gorramendi qui nous attend avec ses bosses de fougères, sur lesquelles nous avons erré durant de longues heures les deux années précédentes, perdus, épuisés, découragés, brûlés par la fournaise.

La route nous emmène rapidement vers le poste des carabiniers qui interdit l'accès aux radars géants du Gorramendi. Un petit salut diplomate aux soldats, et, sans nous arréter, nous contournons le camp. La piste nous propose une descente vers de mauvais souvenirs, la route grimpante nous est refusée, alors, entre les deux, nous empruntons une sente qui, miracle, débouche sur un large chemin herbeux courant à flanc. Nous savourons ce survol de la vallée maudite, jusqu'au moment où notre voie royale s'évanouit dans une clairière de fougères. Décidés à suivre la route à quelques distance pour éviter de nous égarer, nous remontons légèrement pour emprunter un sentier incertain, tellement incertain qu'il nous abandonne bientôt dans un pierrier instable. Solange et Catherine s'usent les nerfs dans ce mélange de fougères, de ronces et d'orties, relevé de pierres rendues glissantes par le brouillard. Vix n'apprécie pas beaucoup ce maquis et trouve tout naturel de prendre pied sur la route interdite où Catherine l'a précédé. Voilà qui promet de prochains ennuis avec les carabiniers espagnols ! Et peut-être même l'impossibilité de finir cette étape. Il y a comme une prise de bec et Catherine, flanquée de Vix, abandonne le goudron pour nous rejoindre à contre coeur. Jamais, elle n'a avancé aussi lentement, à moins que l'impatience m'ait faussé les idées ! On finit par sortir de ce mauvais pas, peu après une bergerie ruinée. Un contrefort en cache un autre et ce contournement du Gorramendi s'éternise. Nous débouchons sur une profonde vallée qui nous sépare du mammelon voisin. Pas question de descendre tout ce dénivelé ! Alors, on remonte pour esquiver cette difficulté. Le terrain s'améliore, la marche aussi, et, bientôt, une bergerie solitaire vient à notre rencontre, flanquée d'un chemin, qui nous accompagne un moment à travers les fougères avant de nous abandonner. On brasse de la fougère, mais la direction paraît bonne. Il semble que nous allons échapper à ce damné Gorramendi. Voici un nouveau chemin, bien large, qui nous emmène enfin vers le col Méaca, la porte de sortie de ce guet apens.

L'arrêt casse croute s'impose à ce col, qui marque la fin de l'incertitude. Une crête nous attend patiemment pour nous emporter vers celle d'Ispéguy. Le contournement du Buztenzellay s'effectue sans histoire sur le sentier repéré quelques mois auparavant. Les brebis détalent brusquement sous le nez de notre bouvier, comme pour le provoquer, mais nous le maintenons solidement derrière nos pieds. Le ciel daigne mettre un peu de bleu à son front tandis que nous avançons sur la crête élégante d'Ispéguy, les yeux plongeant dans les à-pics français, à chaque occasion. Mais seraient-ce nos ravitailleurs qui viennent à notre rencontre ? Hé oui, ce sont eux ! Tizou filme notre progression, sans oublier le Vix contemplant rêveusement un troupeau de moutons à proximité. Joyeuses retrouvailles, puis nous descendons fêter la réussite de cette étape avec de l'alcool espagnol.

Moments délicieux à l'ombre d'un bosquet de sapins, pendant que nos vêtements trempés de sueur sèchent au soleil. Les heures passent tranquilles. N'osant pas faire la soupe au moscatel, nous allons chercher de l'eau au poste des guardias civiles, d'où fusent les exclamations passionnées des soldats en pleine partie de chevaux de bois. Ces hommes qui rient, qui jouent, qui remplissent nos gourdes, demain nous tireront dessus si nous ne nous arrétons pas à ,la première sommation. Et si nous n'entendons pas la sommation ? "Et bien, nous tirons !" répondent-ils tranquillement. Viva España !

Les trois tentes occupent la petite plateforme herbeuse qui domine la vallée s'ouvrant sur St Etienne de Baïgorry. Solidement arrimées, elles devraient résister au siège du vent, et mieux à celui de quelques cochons en liberté, qui menacent de nous envahir. Les sacs sont prêts pour le lendemain et nous nous endormons, en espérant le beau temps.

Commentaires 2008

Forts des nombreux sommets gravis, souvent par des voies normales, nous comptions trop sur la seule description de l'itinéraire de Georges Véron et sur quelques repérages des lieux pour réussir notre navigation à travers les Pyrénées. Cette expérience masquait notre réelle inaptitude à la lecture des cartes topographiques et notre manque de maîtrise des instruments de navigation. Sans le mesurer, nous partions avec un sérieux handicap !

 

 

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