Au fil des pas

 

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Etape 28

 

 

16 Août 1974 - Vingt huitième étape:  Col du Figuier - Banyuls sur mer

Le jour est encore loin quand je quitte la tente pour prendre la piste du Perthus. La lampe électrique découpe des ombres inquiétantes dans les bois qui m'entourent. Et mes yeux se fatiguent à suivre le faisceau tremblotant de lumière.

Quand l'aube paraît, j'ai déjà avalé plus de six kilomètres de cette piste qui n'en finit pas. Recouvrant une vue normale, j'avance plus vite. Les chênes liège ressemblent à des promeneurs surpris les fesses en l'air.

Enfin, j'atterris au col du Perthus, complètement désert en cette heure matinale: il est six heures. Certes, le reste de l'itinéraire m'est connu, mais je ne chante pas victoire pour autant, sachant bien qu'une entorse ou une morsure de vipère peut, à tout moment, me clouer sur place.

J'emprunte la petite route du Néoulous, qui offre des vues splendides sur les Albères. Un agriculteur joue les pilotes d'essai sur son tracteur en descendant en roue libre, à toute allure. Je compte les bornes kilométriques en attendant la fin du goudron. Enfin, un raccourci m'emmène vers le pic des Trois Termes. Soudain, une fringale m'oblige à un court arrêt pour me restaurer, puis je finis la montée du pic, qui m'offre le grandiose spectacle des vallées espagnoles. Devant moi, le pic Néoulous dresse son radio-phare et son relais de télévision.

Une incroyable ivresse s'empare de moi et me fait marcher à toute allure vers le sommet, où je ne m'attarde pas un seul instant, enchaînant la descente vers la fontaine de la Tagnarède. Un promeneur m'indique où trouver de l'eau potable et je suis tout content de lui apprendre que je viens de l'Atlantique, tant pour le remercier que par besoin de partager ma joie. Il se montre admiratif.

Après m'être rafraichi, je repars, la gourde pleine, tandis que les vaches ruminent sous les arbres, désertant la crête. Serait-ce un signe d'orage ? A l'horizon, de gros nuages s'élèvent de la mer invisible. C'est comme si toute la Méditerranée s'évaporait sous ce soleil impitoyable.

Trés excité par la perspective de réussir, de réaliser mon rêve de traversée des Pyrénées, je me mets à courir, tirant sur les bretelles de mon sac à dos pour l'empécher de me battre les reins. Parfois, je m'impose de reprendre le pas, mais l'allégresse l'emporte toujours et je reprends ma course vers la côte.

Le pic Sailfort m'impose un rythme plus raisonnable. Soudain, alors que j'approche de son sommet, un immense sourire bleu me transperce et je finis ma grimpette en scandant Mé-di-ter-ra-née. La joie n'en finit pas de rebondir en moi et je ris comme un perdu.

La descente du Sailfort multiplie les épineux. Il ne me reste plus que le piton de la tour de Madeloc à gravir, et j'imagine déjà de me laisser descendre jusqu'à la mer. Le soleil brûlant m'ôte l'envie de protéger mes jambes nues des morsures des épines, mais je crains davantage de rencontrer une vipère fatale.

J'arrive enfin au pied de la tour de Madeloc et jette quelques vivres dans mon estomac pour monter sans défaillance au col des Gascons. J'imagine Catherine en train de m'y attendre et peut-être aussi mes amis de Dordogne. Quelle fête ce serait de terminer ensemble la descente sur Banyuls ! Hélas, il n'y a que le soleil au col, avec la perspective de chercher l'itinéraire jusqu'au bout. Et la pointe, qui m'entre dans le pied depuis le pic Néoulous, me devient soudain insupportable. Je me déchausse pour essayer de la retirer: en vain ! Un petit coussin de sparadrap, en la coiffant, fera l'affaire.

Les épineux reprennent l'offensive faisant souffrir mes jambes et mon moral. Je croise un énorme lézard bleu vert dans une vigne, si gros que je crains d'avoir pris un coup de chaleur. Les petits murs, qui retiennent la terre, s'ornent d'épines infranchissables, m'obligeant à contourner, biaiser, encore et encore, jusqu'au col de Llagastera, où le cheminement s'humanise.

Je finis par atterrir à Banyuls, désert à l'heure du déjeuner. Au hasard, j'emprunte des rues qui s'articulent bizarrement. Finalement, je rencontre une grande voie goudronnée, un kilomètre au Nord de la ville, et longe la côte et la route vers Banyuls, où Catherine doit m'attendre.

La Méditerranée s'est faite belle, avec ses papillons blancs dans les vagues. Par l'éclat de son teint, elle rivalise avec le ciel. Je pense aux petites gentianes, éperdument bleues d'avoir trop regardé d'autres cieux.

Soudain, je découvre la 4L blanche qui fait la sieste au bord d'un petit parc ombragé, à l'entrée de la ville. Catherine n'est pas là. Je pose mon sac sur la voiture et contemple la crique rocheuse au dessous de moi. La montagne enfonce ses pieds bruns dans l'eau bleue et verte de cette mer fantastiquement belle. Quel contraste avec l'océan quitté vingt huit jours plus tôt. Les couleurs vives des maillots de bain font chanter l'eau qui enveloppe les baigneurs. Seuls, les cris sont en trop !

Non, je n'ai pas envie de me mêler à ces estivants chahuteurs, car je veux garder intactes les fragiles résonnances que j'écoute en ce moment. Plein du bruit silencieux de la montagne, je me suis ouvert à de nouvelles harmonies. La solitude serait-elle la clé de la poèsie ?

Catherine me retrouve isolé, replié contre la roue de notre voiture. J'ai soif ! Trés vite, nous nous éloignons de l'animation croissante des lieux. Pour lui permettre de se reposer, je prends le volant. Après quelques kilomètres, crevaison devant un garage. Le mécanicien me demande de lui porter la roue, mais devant mon air épuisé, il n'insiste pas.

Avec Catherine, nous allons boire dans un café proche, où le patron, intrigué par mon absence de chaussures, nous parle montagne. Puis, nous reprenons la route pour quelques heures vers notre Dordogne, le temps de dénicher un hôtel restaurant à notre convenance.

Au repas, je me surprends à manger la viande avec les mains. Plus tard, la glace de la chambre nous renvoie nos images amaigries. Je ressemble à l'écorché du lycée, qui servait pour les leçons d'anatomie. Il y a quelque chose d'halluciné dans mon regard.

Mais quelle fête pour nos corps de reposer maintenant dans un lit confortable ! Je m'endors sur un nuage.

Commentaires 2008

Fatigue, chaleur écrasante, mais joie indicible qui balaie tout.