Au fil des pas

 

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Etape 25

 

 

13 Août 1974 - Vingt cinquième étape: Les Bouillouses - Refuge de l'Ull de Ter

Le ciel est constellé d'étoiles, signe que la journée s'annonce bien. Les phares de la voiture permettent de repérer le départ du sentier, mais je vais jusqu'à l'hôtel Bones Hores pour ne pas voler le moindre centimètre de cette traversée.

A la lueur de la lampe électrique, je descends la route pour prendre le sentier. Puis l'aube naissante me permet de marcher rapidement au voisinage des étangs Racou, Long, et Noir. En cette heure matinale, ces étangs encerclés de forêts paraissent tous sinistres. Des volées de moustiques me souhaitent la bienvenue en leur pays.

Hélas, je perds du temps en ratant le sentier conduisant au lac de Pradeilles. La boussole m'avertit de mon erreur, que je corrige après un brin d'affolement. Ensuite, tout se passe bien jusqu'au belvédère 2000, qui dispense une vue remarquable sur le Canigou, la Cerdagne, et une partie de la chaîne pyrénéenne.

Sans doute ébloui par cette splendeur, j'hésite entre deux directions. Je choisis celle de gauche, y renonce, reviens sur mes pas, la reprend. Talonné par le doute, j'avance très vite jusqu'à un carrefour où il devrait y avoir des fils téléphoniques à suivre. Pas de fils ! Faisant fi de cette absence, je me lance sur le chemin qui part à gauche et qui devrait m'emmener à Font-Romeu. Sans doute mon itinéraire est jalonné de crottin de cheval mais l'équitation s'exerce aussi ailleurs qu'à Font-Romeu. Je ne tarde pas à m'en rendre compte en débouchant sur Superbolquères, encore désert à cette heure. La pensée magique m'offre ainsi quelques cinq kilomètres supplémentaires sur une quasi autoroute.

Enfin Font-Romeu ! Je m'empêtre dans ses rues compliquées dont je n'arrive pas à m'échapper. Un boulanger, qui prépare sa tournée, me délivre de cette ville tentaculaire. Me voici sur la route départementale 29, admirant le gigantesque four solaire.

Je plonge bientôt à travers champs et prairies de Cerdagne, sautant des barrières, escaladant des murettes, perçant des haies. Je dois avoir l'air d'un type qui s'enfuit après un mauvais coup. Après avoir franchi forces obstacles, me revoici sur la D 29, en route vers Pont de Bou qui tarde à se montrer.

Un paysan me regarde passer d'un air intéressé. Il semble vouloir me parler mais je me contente de le saluer, n'ayant pris que trop de retard sur l'horaire. C'est alors qu'il m'interpelle gentiment pour me demander si je vais faire la vallée d'Eyne. Je lui réponds que je vais au refuge de l'Ull de Ter, tentant la traversée des Pyrénées. "Vous connaissez peut-être Georges Véron", ajoute t'il, "il mangeait hier soir chez moi, à Eyne". Je ne connais pas Véron, mais je lui dois d'être ici et je brûle de lui serrer la main. D'après mon interlocuteur, il serait dans un village espagnol : Très Casas. Je réalise qu'il s'agit de Setcasas où Catherine va partir tout à l'heure pour me rejoindre au refuge de l'Ull de Ter. L'incroyable chance va t'elle me sourire, au point de me faire rencontrer mon prestigieux prédécesseur dans ces montagnes ? J'en rêve.

Voici Pont de Bou d'où une série de raccourcis m'emmènent rapidement à Eyne où Catherine commençait à s'impatienter. Tout excité, je lui apprends la proximité de Véron, tout en avalant quelques provisions.

Passe une famille de randonneurs que j'interpelle pour assurer mon itinéraire jusqu'au Col de Nuria. Fort aimablement, ils s'arrêtent et prennent le temps de m'expliquer. Apprenant qu'ils s'y rendent, je décide de les suivre. J'expédie les restes de mon repas et pars à leur poursuite. Ils ont quelques centaines de mètres d'avance mais ils sont lourdement chargés. En quelques minutes, je suis en sécurité sur leurs talons. Nous échangeons sur cette magnifique vallée restée à l'état sauvage. L'homme, qui est sociologue, m'apprend que certaines pierres blanches seraient les draps pétrifiés de quelques fées désobéissantes, selon une vielle légende. Le torrent nous croise en gambadant au milieu des fleurs. Nous buvons à même son eau pour rester en harmonie avec cette nature intacte.

Le Col de Nuria est atteint avec un peu de retard, notre marche étant lente mais régulière. Je prends congé de mes compagnons de montée qui descendent à Nuria. Les nuages encombrent le ciel, aussi je mets le grand braquet, d'autant que je viens d'appendre que les cumulus de beau temps peuvent se transformer en cumulus de mauvais temps.

L'itinéraire emprunte les crêtes du Pic Noufonts, du Pic de la Fosse du Géant, du Pic de la Vache. Je me sens très exposé à la foudre sur ces arêtes nues. La rencontre des sept croix du col Néoucrous me glace le dos. Je force l'allure dans l'espoir d'échapper à l'orage que j'imagine imminent. Dans ma course pour la vie sauve, j'aperçois, comme un sourire, les beaux lacs de Carença, puis plus loin le fier Canigou, qui présage la Méditerranée. Mais qu'il est loin encore !

A partir du col de Tirapitz jusqu'aux abords du chalet de l'Ull de Ter, j'alterne marche rapide et course. L'angoisse ne me lâche pas d'une semelle ! Voici enfin le chalet: sauvé ! Je me retourne vers le mauvais temps, et, en guise de provocation revancharde, je pisse dans sa direction. Le vent, qui s'est levé, me renvoie mon offense sur le pantalon de survêtement. Celà m'apprendra à devenir superstitieux ! Je suis mouillé comme un nouveau né.

Catherine est arrivée, après quelques heures de marche et pas mal d'émotions en Espagne. Elle ne croit pas au mauvais temps. De fait, lorsque j'enlève les lunettes de glacier oubliées sur mon nez, le ciel se dédramatise.

Il y avait beaucoup trop de monde au village de Setcasas pour que Catherine ait pu reconnaître Véron. Dommage ! Mais elle a entendu parler de lui au refuge par de jeunes randonneurs et il serait dans les parages. Renseignement pris aussitôt, Véron serait en train d'escalader un pic et viendrait au refuge ce soir. Le temps passe à l'attendre !

Le moment du souper venu, nous entrons dans le refuge, où nos informateurs nous adressent un énergique quadragénaire barbu: C'est Georges Véron, qui, en quelques mots, est au courant de notre aventure. Il nous invite à manger avec lui, et le repas passe comme un rêve. C'est mon premier récit de l'aventure que je vis. Catherine participe aussi, ayant sa part d'éléments à apporter pour avoir tenté par trois fois cette traversée. Véron se montre un auditeur attentif et curieux, enchanté que son travail et sa réussite de 1968 aient inspiré cette "splendide" tentative de traversée. La performance physique l'impressionne également. Mais le clou de la soirée, c'est quand il me propose de m'accompagner le lendemain, et peut-être jusqu'à la Méditerranée, qu'il me rend toute proche.

La perspective de marcher aux côtés de ce célèbre montagnard m'emballe, d'autant plus que celà signifie la fin de l'incertitude sur l'itinéraire. J'imagine, qu'avec lui, je pourrais vaincre n'importe quelle difficulté. Même le Costabonne, avec ses orages brutaux, ne m'en impose plus ! Je me sens totalement en sécurité avec ce marcheur expérimenté, qui me servait de modèle.

C'est un lève tôt comme moi. Parfait ! Il me charge de le réveiller. Je m'endors tranquille, serein et Catherine aussi, me semble t'il.

 

Commentaires 2008

La rencontre de Georges Véron reste un évènement inoubliable. C'était comme si je découvrais un frère aîné, dont je reçevais une forme d'adoubement.

 

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