Au fil des pas

 

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Etape 22

 

 

10 Août 1974 - Vingt deuxième étape: Cabane de la Hilette - Piste du Port de Rat

Le mince faisceau de lumière de la lampe électrique n'écarte pas toutes les ombres, loin s'en faut. Le sommeil n'a pas tué le cheval furieux.

La nuit glacée, trouée de multiples étoiles, m'accueille et me délivre de mes fantômes. La pointe de la Rabassière et le port de Couillac seront mes prochains repères. Je monte à leur rencontre dans un terrain tourmenté. L'aube vient m'aider à gravir ces pentes rocheuses clairsemées d'herbe.

Voici la pointe de la Rabassière que je laisse à ma gauche pour franchir la crête à droite du port de Couillac. Les lacs espagnols reflètent un ciel sans nuage. Leurs éclairs d'azur souriants contrastent avec le relief détritique qui les entoure.

La descente malmène mes jambes et mes pieds endoloris. J'admire, quand même, le bleu profond et velouté du lac Romédo inférieur qui s'étire à l'ombre des montagnes. Au bout de ma descente, le regard bleu d'un petit lac mangé par la prairie s'est éteint.

Je fais le point soigneusement pour repérer le port de l'Artigue, car si Véron dit qu'il n'est pas évident, il ne doit pas l'être ! La montée sur un terrain toujours aussi raboteux s'avère pénible. Je suis en nage sous un soleil qui prend de plus en plus d'assurance. La crête recule sans cesse ses promesses.

Enfin, voilà le pic Salibary, au pied duquel je trouve un brêche avec une voie de descente chaotique. Pauvres pieds ! J'espère un sentier, même moins lisse que ceux du Parc National des Pyrénées. Sentiers, délivrez moi de ces interminables pierriers !

Une tente bleue, quelques mètres au dessous de moi, me distrait de mes douleurs et me fait oublier, un instant, ma condition de randonneur. Craignant le mirage, j'y regarde à deux fois, car ce minuscule abri de toile paraît trop insolite dans ce désert pierreux. Je vais à la rencontre de ces originaux qui ont eu l'audace de venir camper là : il s'agit d'un couple d'une quarantaine d'années en train de prendre tranquillement leur petit déjeuner. Le courant passe bien entre amoureux de la montagne et la femme m'offre deux tartines de pain beurrées, qui réchauffent mon coeur et mon estomac. A regret, je quitte ces sympathiques personnes, qui s'offrent plus de trois heures de grimpette pour apporter leur ravitaillement dans un lieu propice à leur plaisir.

Le sentier tant espéré vient relayer les pierriers et m'accompagne dans ma descente vers le hameau de l'Artigue, trés bas dans la vallée.

Comme j'approche d'une passerelle, j'aperçois Catherine venant à ma rencontre. Je souffre de plus en plus d'un pied, ce qui m'empêche de goûter tout le plaisir de ces retrouvailles.

A proximité du refuge du Montcalm, sous un pont, nous déjeunons au bord d'un torrent assagi. Mon talon gauche s'orne d'une énorme ampoule.

Je décide de continuer en chaussures de tennis sur la piste allant vers le port du Rat, mais je ne peux chausser que la moitié de mon pied blessé. Tant pis, essayons d'avancer comme celà, tandis que Catherine part chercher une pommade cicatrisante à la pharmacie la moins éloignée. Ma chaussure gauche menace de s'échapper à chaque pas, mais ce n'est plus la morsure répétée du soulier sur la chair meurtrie de mon talon.

Il y a trop de voitures sur cette piste. De plus, un imbécile, confortablement installé sur un siège de toile, me dévisage aux jumelles comme une bête curieuse. La bête sent qu'elle devient furieuse et se retient pour ne pas charger ! Le ciel s'obscurcit de nuages menaçants. Les kilomètres succèdent aux kilomètres.

Au dessus de moi, un alpiniste amateur s'est mis dans un mauvais pas, bloqué dans une zone rocheuse. Par signes de la main, je lui indique la voie à sa gauche. Il suit mes conseils et me remercie d'un geste. Ce dialogue de quelques secondes, sans un mot, a peut-être sauvé une personne. Et je repense à l'autre andouille, qui me regardait avec ses jumelles: il aurait contemplé cette périlleuse descente, tout excité. A battre !

Catherine me rejoint à proximité d'un énorme buldozer, qui se repose au bord de la piste. Peu après, la piste s'arrête net. C'est la fin des automobilistes et le début du règne des piétons. Un sentier escalade hardiment la pente pour atteindre le port du Rat. Ce sera pour demain !

Nous redescendons en voiture pour échapper à la brume qui s'installe et chercher un emplacement de camping sauvage. Nous trouvons un joli pré accueillant pour finir agréablement la soirée. Notre unique voisin fait une brêve apparition qu'il sait rendre cordiale en quelques mots attentionnés. Ce n'est pas comme certains...mais ne radotons pas !

Mon pied blessé m'inquiète sérieusement et je le panse avec soin dans l'espoir d'un miracle. Pour faciliter la guérison de mon talon, je choisis pour demain mes bonnes vieilles chaussures de marche, qui ne m'entament que les orteils !

Qu'il fait bon s'endormir à deux sous la toile jaune...

 

Commentaires 2008

La fatigue pesait fort sur mes nerfs et j'aurais dû en être alerté par l'altération de mon humeur. Et puis, quelle sottise d'avoir négligé si longtemps une blessure de pied, alors que je connaissais bien ce point faible ! Toujours cette hantise de progresser, coûte que coûte, véritable déséquilibre non reconnu à l'époque.