Au fil des pas

 

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Etape 21

 

 

9 Août 1974 - Vingt et unième étape: Salau - Cabane de la Hilette

 

J'émerge de ma nuit, reposé et dispos. Catherine va porter mon sac et mes souliers de montagne au bout de la route.

En chaussures légères, j'atteins rapidement la mine de tungstène, sinistre en cette heure matinale. Je m'équipe pour rejoindre la cabane de la Hilette, à travers les sauvages montagnes ariégeoises.

Malgré quelques paquets de brume, la montée vers le col de Cruzous n'offre pas de difficultés. Nous avions reconnu l'itinéraire, quelques mois auparavant, aussi puis-je me concentrer sur ma progression. J'ai, dans les jambes, un petit reste de fatigue, mais celà ne m'empêche pas de gravir plus de 700 mètres de dénivelé dans l'heure.

Du col de Cruzous, la descente est courte mais sévère, sur des pâturages ras et glissants. C'est alors que de tous les coins de la montagne invisible coulent vers moi des troupeaux de bêlements. Bientôt, les moutons m'encerclent, quémandant du sel, mais je les écarte en imitant l'énervement des chevaux.

Il me faut remonter ensuite sur la crête par un sentier à droite. Une sente à vaches m'abandonne au dessus d'une vallée profonde que j'aperçois à travers un rideau de brume. La boussole me conseille d'y plonger, le topo guide d'accord avec l'altimètre me l'interdit.

Je remonte la crête, espérant trouver le sentier menant aux sources de Marioles. Après avoir franchi un petit mammelon, je découvre une sorte de petit col d'où part le sentier indiqué. La boussole m'indique maintenant une traversée à flanc, beaucoup plus logique que le plongeon envisagé tout à l'heure. Les quelques mètres de sentier qui daignent apparaître sont dans la bonne direction.

J'avance résolument vers l'inconnu, qui reste inconnaissable dans cette épaisse purée. Un bruit de torrent m'indique que je dois approcher de l'abondante source de Marioles. En effet, l'eau jaillit de la terre, terriblement froide. Je m'installe sur un bloc de rocher, au milieu du déversoir, pour casser la croute. L'eau avalée me renseigne sur la longueur de mon oesophage !

En route ! Le sentier moutonne, et bientôt l'itinéraire me commande de l'abandonner pour ne pas me laisser tenter par le port de Marterat, un instant aperçu dans une déchirure du brouillard. Les pierriers prennent le relais. Mon prochain point de repère devrait être le ravin de la Hoque d'Enfer. Un nom à faire frémir, surtout quand vous êtes quasiment aveugle et que vous avez décidé de le rencontrer en tenant assez bas.

Soudain, le sol disparait, c'est le ravin ! Je remonte au bord de cette gigantesque cassure à la recherche du passage signalé. Là, je peux faire le point. Les champs de pierres sont remplacés par des blocs de roches grisâtres, qui ne rendent pas facile le maintien d'une direction. Je décide de tenir haut pour rencontrer la muraille, qu'il me suffira de balayer vers le bas pour trouver le col permettant de la franchir. Mais dans cette purée, le moindre rocher se fait passer pour une montagne, et je dois contrôler chaque illusion avant de changer de cap. Le temps passe à approcher tous les rochers qui me paraissent imposants pour constater que ce n'est pas la muraille que je cherche. Celà pourrait être un jeu amusant avec quelques copains, mais la solitude ne m'incite pas à rire dans cet univers tourmenté.

Voici enfin un rocher plus large que les autres ! Un vrai mur que je longe quelques centaines de mètres pour aboutir à un col. Faisant comme si c'était le bon, je grimpe dans la direction conseillée par mon prédécesseur Georges Véron. Les énormes blocs de granit m'obligent à cheminer au mieux, tout en surveillant ma boussole. Il y a parfois des miracles pour les randonneurs: je tombe sur une cabane construite sous un rocher, point de repère inespérable qui garantit ma progression antérieure.

J'affiche un nouveau cap sur la boussole et j'avance, forcé de l'oublier tout aussitôt par ce qui semble une série de lacs. Le vent, daignant balayer un instant le brouillard, me montre où je suis, et les lacs s'évanouissent en grosses flaques. Le pic du Milieu, flanqué de son col, m'attend. Je fonce vers lui, redoutant le retour de la purée.

Bientôt, je passe le col, trouve la deuxième cabane signalée sur le topo guide et cherche l'étang d'Alet. Inutile ! Le brouillard a tiré un épais rideau sur la vallée. A l'aveuglette maintenant, il s'agit de franchir un éperon vers 2340 mètres. Vive l'altimètre et merci aux ouvriers consciencieux qui l'ont fabriqué ! Je franchis l'éperon. Mais je ne parviens pas à descendre vers des laquets invisibles à l'Est. Je retrouve les mauvaises sensations de l'acrobatie sans filet.

Finalement, sur ma gauche, je trouve le passage. Me voici enfin au bas de l'éperon, à la recherche du déversoir du plus grand laquet. Je patrouille vers les bruits d'eau, contourne chaque laquet rencontré pour les comparer mentalement. Un déversoir énergique me fait penser qu'il s'agit de celui que je cherche. Aussitôt, je pars à la recherche des falaises du Campet, espérant que les ariégeois n'attribuent pas ce nom à la légère. Voici une muraille qu'il me faut longer en descendant pour, en principe, trouver une sorte de col vers 1830 mètres, qui se trouve à proximité de l'étang de la Hilette. La pente est assez raide, le terrain mi pierreux mi herbeux est glissant. Pour avoir mal surveillé l'endroit où je posais mon pied, je pique une tête dans un bouquet de rhododendrons. C'est un utile rappel à la prudence, que, malgré mon inquiètude, je reçois cinq sur cinq. L'altimètre m'avertit que je devrais déjà avoir trouvé le col. Alors, je décide de monter jusqu'à la crête pour tenter de descendre sur l'autre versant, où doit se cacher l'étang de la Hilette. Pourvu que le terrain soit praticable ! Je grimpe dans les rhododendrons vers une crête qui se cache et se fait attendre.

Fin de la grimpette, mais le brouillard cache tout le paysage. Et dire que Catherine est peut-être proche, puisqu'elle devait venir passer la nuit dans ce site réputé. Je n'ose pas crier, de peur de faire croire à l'accident et aussi d'avoir recours à cette ultime ressource du désespoir.

Un trés léger et fugitif éclaircissement du brouillard m'a suffi pour repérer la surface de l'étang. Une bouffée de joie m'envahit. En piste pour le déversoir ! "C'est presque gagné", me répète une voix intérieure. Soudain, naît du brouillard un couple de pêcheurs montagnards, qui viennent passer la journée au bord de l'étang...de la Hilette ! Ils me confirment la proximité de la cabane, ce qui me détend complètement. Eux aussi voudraient faire quelques étapes de la Haute Randonnée Pyrénéenne. Avant de me quitter, en guise d'au revoir, ils m'offrent une plaque de beurre et deux tomates, geste fraternel qui embellit ma traversée. Le brouillard les avale et je finis d'arriver à la cabane.

C'est un minuscule abri, sans fenêtre, avec un bas-flanc pour quatre à six personnes. Je pose mon sac à dos, change mes habits trempés de sueur et commence à me restaurer un peu. Mon soulagement devient fête lorsque le ciel et le panorama se découvrent ensemble.

Rapidement, la chaleur envahit ce cirque sauvage qui garde l'étang prisonnier. Mes habits fument sur une pierre. Il me manque Catherine pour partager ces moments merveilleux, mais elle a dû renoncer à monter à cause du brouillard.

Seul, fatigué, je me sens vite perdu dans cette montagne désertique que je ne tarde pas à fuir dans le sommeil, durant près de quatre heures. A mon réveil, le soir tombe. Deux montagnards s'arrêtent un instant, avant de plonger dans la vallée, m'abandonnant à ma solitude. Un silence de mort règne autour de moi.

Après avoir repéré le départ de l'étape du lendemain, je prépare ma nuit qui menace d'être froide. Un souper vite avalé, et je me couche, trés impressionné par les têtes grimaçantes qui peuplent les poutres de mon refuge. Une tête de cheval semble vouloir me mordre et je ne peux pas lever les yeux sans rencontrer son oeil et son museau menaçant.

Quels animaux grégaires sommes-nous !

 

Commentaires 2008

Cette étape marque un progrès certain dans la navigation par temps de brouillard, avec notamment l'utilisation rationnelle de l'altimètre et l'instrumentalisation de l'erreur systématique de cap. Seule l'impatience au cours des inévitables tâtonnements est superflue et contre productive. Mais l'angoisse dans la cabane est un signe non reconnu d'épuisement nerveux.