Au fil des pas

 

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Etape 18

 

 

6 Août 1974 - Dix huitième étape: Refuge de la Rencluse - Refuge de la Restanque

Réveil en sursaut dans l'obscurité: où suis-je ? J'entends claironner le nom d'une gare inconnue, où tout le monde descend, si j'en crois le remue ménage autour de moi. "Aneto ! Aneto !". C'est le gardien du nouveau refuge qui, pas rancunier, réveille les candidats à l'ascension du plus haut sommet des Pyrénées. Les autres se rendormiront s'ils le peuvent ! De toutes façons, en montagne, il vaut mieux partir tôt. A sa manière, ce gardien fait respecter la consigne de sécurité !

Je me lève, rends la couverture à mon ami d'un jour, et attends que l'agitation se soit un peu calmée pour casser la croute avant de partir à mon tour. Curieux, je sors pour voir si j'aperçois quelques lampes de montagnards dans la nuit et recule de saisissement car plus d'une centaine de personnes piétinent devant le refuge, sans compter celles qui sortent des tentes, ou qui sont déjà en chemin. C'est bien un train qui passe !

Après les "au revoir" et les "bonne chance" d'usage, je me retrouve seul dans le refuge. Pendant que j'avale mon petit déjeuner, un montagnard attardé s'équipe. Renseignement pris, lui, il va monter le pic de la Maladetta. Sans doute, sera-t'il aussi seul que moi.

Comme je descends les raides lacets qui m'ont amené au refuge pour reprendre mon itinéraire de traversée, je rencontre un couple d'anglais, eux aussi engagés dans la descente, que je salue en espagnol. Ils me répondent en français et nous échangeons un brin dans ma langue, que je suis content de reparler. J'ai besoin de parler de mon projet, pour y croire et distraire mes craintes d'erreurs d'itinéraire, d'orages, d'accident... Mes vivres sont comptés, mon temps aussi, le risque d'entorse toujours présent, et puis je suis si souvent seul face à ce projet démesuré ! Les exclamations admiratives d'hier soir sont déjà si loin !

Aux alentours du trou du Toro, lieu renommé de la résurgence tumultueuse du fleuve Garonne, aussitôt réavalé par la montagne, la gelée a durci et blanchi les herbes de la prairie. Je franchis la vallée de l'Escaletta, en m'aidant des mains parfois pour ne pas mouiller mes précieux petits pieds. Où se trouve le pic de la Forcanada et le col du Toro ? La boussole m'indique un pic fourchu que je baptise Forcanada, mais le doute subsiste. Pas de bi-lac à l'horizon ! Inexorablement, les minutes s'écoulent. Je me précipite vers le Sud à toute allure, mais c'est au tour de l'altimètre de protester car les notes du topo-guide ne correspondent pas. Descente en flèche. Je dois m'approcher de la Forcanada, avant d'obliquer vers le Sud. Toujours doutant, j'avance vers le pic fourchu en grimpant sur des banquettes granitiques, et débouche finalement sur un magnifique lac couché dans sa cuvette de granit cerclée de névés. Comme il présente un étranglement, je crois avoir trouvé le bi-lac tant espéré. Quel retard sur l'horaire !

J'entame aussitôt la montée rive droite et dans l'axe du glacier. Il y a bien des rochers granitiques, mais les traiter de banquettes, comme le fait le topo guide, me paraît de plus en plus un euphémisme. Bientôt, je me trouve bloqué sur une minuscule plateforme à plus de cent mètres au dessus du lac, dans l'impossibilité ni de monter ni de descendre, sans corde et sans piton. J'envisage de sauter sur le glacier, à quinze mètres au dessous de moi, et d'amortir la chute en enchaînant une glissade, décroche mon piolet du sac, mais finalement la peur de me casser au moins une cheville annule mon projet. Sagement, je raccroche mon piolet !

En inspectant le rocher autour de moi, à ma droite, je trouve une minuscule vire ascendante sur laquelle, après beaucoup d'hésitations, je finis par m'engager. De mètre en mètre, la vire rétrécit et seules les pointes des souliers armés accrochent encore de petites aspérités. Aucune prise de main ! Entre mes pieds, j'aperçois le glacier courir jusqu'au lac. Personne ne viendra me chercher là, si je tombe... Ne pouvant compter que sur moi même, je continue ma progression périlleuse. La vire a disparu ! Il ne me reste plus que la lèvre inférieure d'une cassure pour une prise de main miraculeuse. Un rétablissement à la force des bras me juche sur un bloc de granit, d'où je peux enchaîner de petites escalades qui me rapprochent du glacier.

Je tente de reprendre pied sur la forte pente enneigée, mais la surface est durement glacée. Nouvelles sérieuses difficultés dans les rochers. Cette fois, je saute sur le glacier, bien décidé à m'y maintenir. Le piolet rebondit sur la neige gelée, les semelles dérapent. Et je n'ai pas emporté de crampons à glace ! Je m'applique à rester bien en équilibre sur les rainures que je taille.

La pente finit par s'adoucir un peu et je grimpe plus vite vers une sorte de col à ma droite. Là, deux vallées s'offrent à mon choix. Je m'engage vers celle de droite, mais le cheminement n'est vraiment pas évident ! Partout, les parois sont impressionnantes. Je rejoins la crête, bien décidé à la suivre, malgré le petit sommet trés aérien qu'elle m'oppose. Me revoilà jouant l'alpiniste, avec plus de vide autour de moi que j'en aurais souhaité ! Enfin voilà le sommet ! Mais la progression sur l'arête redevient vite acrobatique. Avec des sueurs froides, je descends ce que je viens difficilement de monter, jusqu'au col.

Les aiguilles de ma montre me projettent dans une traversée à risques. Le terrain instable, compliqué d'un petit névé, menace de m'envoyer finir mes jours quelques centaines de mètres plus bas. Pendant quelques longues minutes, je lutte de toutes mes forces pour rester en vie. Enfin, je prends pied sur l'arête qui borde la vallée convoitée. Un grand lac me sourit de son bleu profond. J'ai retrouvé la vue de mon itinéraire !

Descente malaisée pour atteindre les névés. Réchauffés par le soleil, ceux ci acceptent de se laisser entamer par mes chaussures. Bientôt les pierriers succèdent aux névés, puis une sente raboteuse prolonge cette descente dans une ambiance de haute montagne.

Peu avant midi, je suis en vue de l'hospice de Viella et du tunnel à la bouche hideuse. Un ruisseau me tend son eau sautillante, un arbre m'offre son ombre, double tentation à laquelle je ne résiste pas. Les jambes brisées par toutes ces émotions, je m'installe pour dévorer mon déjeuner. Moments délicieux que je ne peux pas prolonger à ma guise.

Catherine avait parlé d'un éventuel contact dans ce site, mais comme elle n'apparaît pas, je reprends ma marche vers le refuge de la Restanque. Une large piste m'emmène à flanc vers ce que je crois être le port de Rius. La chaleur est éprouvante et je ruisselle de sueur. Sans crier gare, la piste m'abandonne devant un tas de déblais. Où peut bien se trouver le sentier ? J'essaie, en vain, de trouver un prolongement: Pas de sentier ! A moi de créer mon passage... Les sapins rabougris, les rododhendrons tordus, les genévriers rampants, les herbes glissantes, les rochers lisses, les ruisselets suintants se donnent la main pour gêner ma progression. Je contourne, j'escalade, je glisse, je descends, je remonte...je m'épuise dans ce terrain, à la merci des vipères.

Enfin, un sentier, plus ou moins empierré, finit par m'emporter vers une sorte de col, peut-être le port de Rius ? J'arrive fatigué, moralement épuisé, à ce col d'où l'on devrait voir le lac de Rius, une des perles du massif des Encantats. Une petite mare sale m'accable. Quelques cris d'enfants me font avancer mécaniquement de quelques mètres encore, dans l'espoir d'être renseigné. C'est alors qu'éclate, à mes yeux éblouis, le bleu marine d'un magnifique lac enchassé dans le granit fauve. De petites îles et presqu'îles viennent rehausser la limpidité des eaux. Je ne doute plus d'être devant le lac de Rius, et l'altimètre m'approuve. Un touriste happé au passage, pour une vérification de routine, me confirme la bonne nouvelle. Coeur content, je plonge vers la rive pour me rafraichir. Je suis heureux, émerveillé, prêt à hurler de joie.

Tout regaillardi, je contourne le lac à vive allure, ne me lassant pas de contempler sa beauté sauvage. Une sente caïrnée m'emmène vers le lac Tort, qui paresse au soleil. Son contournement est tortueux au possible !

Le col de l'Estan del Mar ne serait-il pas cette cassure au dessus de moi ? La boussole hésite, mais un promeneur espagnol est catégorique: c'est bien lui ! Vivement passer le col pour en finir avec les montées... Mais aucun lac au rendez-vous ! Descente coléreuse: je me traite de crétin, m'emporte contre mes jambes qui protestent, les maltraite un peu plus en accélérant l'allure. Une nouvelle montée m'oblige à ralentir. De l'espèce de couloir mi herbeux mi rocheux que j'ai emprunté, je ne vois même plus le col que je visais.

Voilà une dépression dans la crête. Je m'avance, contracté. Cette fois, il est bien là, immense, le lac vert de l'Estan del Mar ! Une descente très raide m'en rapproche rapidement, puis un sentier capricieux entreprend de le contourner par la droite. Des barres de granit le font moutonner et achèvent de me casser les jambes.

Enfin, j'aperçois, très bas dans la vallée, le refuge de la Restanque annonçant la fin de l'étape. Mais le sentier se dérobe, après une portion très pentue, et il me faut encore inventer un cheminement à travers des pentes d'herbe barrées par des éperons rocheux.

Il est dix neuf heures lorsque, vidé, je mets les pieds sur le barrage qui mène au refuge. Après avoir retenu un sommier pour la nuit, je m'isole pour casser la croute , à cause de jeunes espagnols trop bruyants pour ma fatigue.

M'étant attardé à discuter avec un montagnard, qui me vantait le panorama du pic Montarto, je me retrouve en pleine obscurité, sans lampe électrique pour rejoindre mon lit. Aimablement, mon interlocuteur m'accompagne et je prends possession de mon sommier, qui se révèle très bavard. C'est accompagné d'un vacarme de grincements et de craquements que je m'équipe pour la nuit, aussi vite que possible. Rompu de fatigue, je m'endors en passant à l'étape du lendemain.

 

Commentaires 2008

Les moments de convivialité rendent plus difficile la solitude et tendent à déconcentrer l'individu. L'insuffisance de la navigation, agravée par une combativité brouillonne, mène à la faute. L'expérience se forge ici dans la douleur, mais aurait bien pu déboucher sur l'accident. Quelle résistance physique au secours de véritables faiblesses psychologiques et techniques !