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Au fil des pas

 

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Etape 11

 

30 Juillet 1974 - Onzième étape: Socques - Refuge Wallon

Réveil en sursaut: le tonnerre et les éclairs se sont donnés rendez-vous au dessus de la tente.

L'aube semblant vouloir tout apaiser, je me jette à l'assaut du sentier qui mène au refuge d'Arrémoulit. Quelques minutes plus tard, au dessus des arbres, j'aperçois un ciel de cauchemar et je sprinte vers la cabane d'Arrius, que j'atteins en moins de trente minutes au moment où le deuxième orage de la matinée se déchaîne. Je demande exceptionnellement l'hospitalité, qui m'est accordée, car je n'en mêne pas large. La pluie tombe avec violence pendant près d'un quart d'heure et je bénis mes hôtes, d'autant que le fracas du tonnerre est terrifiant. Le berger est pessimiste dans ses pronostics sur le temps à venir.

Après cette halte forcée de près d'une heure, je reprends le sentier à toute allure. Bientôt, un troisième orage s'annonce dans mon dos. J'accélère encore ma course, en m'aidant furieusement du piolet. Parfois, quand un grondement plus sec survient, je me surprends à sauter, ne reposant sur le sol que par la pointe du piolet.

En courant, j'entre dans l'étroit et délicat passage d'Orteig. Une glissade sur les rochers humides m'oblige à ralentir un peu. Dès que posssible, je reprends ma fuite éperdue, sans manquer de m'étonner, dans un éclair de conscience, de la sûreté de mes pieds, qui maintiennent, vaille que vaille, un équilibre constamment compromis. La foudre frappe un sommet au dessus de moi, déclenchant un bond qui m'effaie vers le vide. C'est la panique qui me jette dans le refuge d'Arrémoulit, où mon regard d'halluciné tranche dans le décor de montagnards résignés à la belote.

L'orage ne s'attarde pas, et, aussitôt qu'il a tourné les talons, je fonce vers le col d'Arrémoulit, risquant l'entorse dans ce terrain chaotique.

La descente vers les lacs d'Arriel aurait pu être dramatique par temps de brouillard, car beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord. Sans perdre de temps, je note ma chance relative. le ciel est toujours aussi menaçant et le contournement des lacs dure une éternité.

Le magnifique lac espagnol de Respumoso me rassure sur la tenue de mon itinéraire, mais je dois encore une fois forcer l'allure pour rejoindre les baraquements en ruine du barrage pour tenter de couper au quatrième orage qui s'amuse à m'affoler. Là, je rencontre deux montagnards espagnols qui m'indiquent le sentier à suivre pour atteindre le refuge de Peñalara.

Nouveau départ vers le refuge indiqué, nouvel orage. Mon arrivée en trombe au refuge alimente les commentaires. Je demande où se trouve le col de la Fache. C'est bien où je le situais, une fois n'est pas coutume ! Les montagnards espagnols me précisent que l'itinéraire est balisé de "fitas", petits tas de pierre, et qu'on rejoint le sentier en passant sous la passerelle démolie du lac de Campo Plano. Quelle prévenance pour cet étranger qui vient encombrer un peu plus ce refuge ! Ils me demandent d'où je viens mais mes explications en espagnol me trahissent et je dois leur montrer mon itinéraire sur la carte. Exclamations admiratives qui provoquent l'attroupement.

Comme l'orage se calme, j'en profite pour repartir. Arrivé à la passerelle signalée, je trouve un passage à gué pour franchir le ruisseau et m'offre un rapide casse-croute. Les montagnards espagnols, craignant que je me sois égaré, se sont avancés sur un promontoire et me font de grands signes pour m'indiquer la voie. Je remercie de la main et m'empresse de l'emprunter pour leur simplifier la tâche et les rassurer. Je trouve le sentier bien signalé par de petites pyramides de pierres et remercie mentalement tous ces montagnards dont la solidarité me permet de gagner rapidement le col de la Fache, d'où je plongerai sur le refuge Wallon, terme de mon étape.

Les grondements reprennent et je fuis à nouveau l'orage qui s'annonce. Tant pis pour les lacs de la Fache qui auraient mérité plus qu'un regard. Après une délicate traversée de névé, voici le col de la Fache avec son sentier balisé en rouge et blanc qui multiplie ses lacets. Très loin, très bas, le refuge Wallon. Chaque pas m'éloigne de la crête exposée à la foudre. Cette descente me paraît interminable.

Parvenu aux abords du refuge, je ne trouve pas le pont qui permettrait de le rejoindre. Peste soit du torrent, du refuge, des baliseurs...! Enfin voici la terrasse de ce refuge hôtel. Je demande à m'allonger au dortoir, ce qui m'est volontiers accordé, et là, après m'être débarassé de mes habits trempés de sueur, je m'endors bienheureux.

Le tonnerre me réveille brutalement. L'orage fait rage et la pluie tombe avec une incroyable violence. Inquiet pour Catherine, qui doit venir me ravitailler depuis Cauterets, je descends aux nouvelles. Des alpinistes revenant du col de la Fache racontent leur frayeur. L'orage s'en est allé. Sur la terrasse, je guette l'arrivée de Catherine et m'apprête à la faire rassurer par un montagnard qui descend. Me retournant, je l'aperçois à quelques mètres guettant dans le sens opposé. Joyeuses retrouvailles !

Nous discutons avec un montagnard qui fait découvrir à son fils quelques étapes de la Haute route. Puis, après un sympathique repas pris à table, nous allons compléter notre repos sous la protection de solides poutres.

 

Commentaires 2008

Les orages sont dangereux, surtout en montagne, et il aurait mieux valu prendre un jour de repos que s'exposer au risque d'être foudroyé. Mais quelle inquiétude pour la personne qui ravitaille ! Et puis l'obsession de progresser m'empéchait d'être raisonnable. Le soulagement après la peur aux tripes récompense indûment une série avérée d'imprudences !