De l'écriture

Difficulté d'écrire - Poésie vivante - Impossible définition

 

Difficulté d'écrire

Amateur de poésie, méfie toi, cours aux abris, le père Char va tirer, à l'arme lourde.

"La poésie est pourrie d'épileurs de chenilles, de rétameurs d'échos, de laitiers caressants, de minaudiers fourbus, de visages qui trafiquent du sacré, d'acteurs de fétides métaphores, etc. Il serait sain d'incinérer sans retard ces artistes."

De quoi geler l'encre dans les stylos-plume !

Dans un autre registre, Henri Michaux n'est pas mal non plus.

"Je ne sais pas faire de poèmes, ne me considère pas comme un poète, ne trouve pas particulièrement de la poésie dans les poèmes et ne suis pas le premier à le dire. La poésie, qu'elle soit transport, invention, ou musique est toujours un impondérable qui peut se trouver dans n'importe quel genre, soudain élargissement du monde. Sa densité peut être bien plus forte dans un tableau, une photographie, une cabane. Ce qui irrite et gêne dans les poèmes, c'est le narcissisme, le quiétisme (deux culs de sac) et l'attendrissement assommant sur ses propres sentiments. Je finis par le dire: le côté délibéré. Or, la poésie est un cadeau de la nature, une grâce, pas un travail. La seule ambition de faire un poème suffit à le tuer."

Je ne sais pas vous mais moi, ça me fait bégayer la rîme !

Jean Grosjean, en 1912, n'y va pas non plus par quatre chemins:

"... N'y a aussi que ceux qui ne vivent pas, pour raconter tant de choses, la petite centaurée ou le mal de dent. ça embête à la fin, sais-tu. Les humeurs de chacun ça n'intéresse personne. Ce qu'on ressent, bon, ça dépend de quoi ? t'as le nez bouché, tu dors mal.

Tes éblouissements quand tu te baisses, tu ne vas pas me dire que c'est le firmament qui bascule. On s'en moque si la fleur d'acacia t'entête ou si l'ironie de ta belle t'ôte l'appétit.

Les lecteurs ne sont pas médecins. Ou paie-les au tarif !"

Edouard J. Maunich s'emporte à son tour:" Les best-sellers ont aboli le miracle, les lectures à l'eau de rose soporifisent par la facilité, font prendre des trémolos pour des tressaillements. Et de pseudo-poètes, pirates sur terre ferme, nous parlent d'abordages et de coups de tabac, nous infligent logomachie après logorrhée, quand ils ne s'érigent pas papes d'églises fantômes, au nom de congrégations dont ils sont membre unique.

Assez de scandale ! Qu'on laisse au chant l'ampleur du chant, aux mots la magie de dire. La poèsie n'est pas un luxe, encore moins un dessert: elle est une nécessité, elle est la nourriture même."

De quoi refouler nos démangeaisons d'écriture !

Paul Eluard n'est guère plus encourageant pour la quête de la rime débutante: "... Il faut parler une pensée musicale qui n'ait que faire des tambours, des violons, des rythmes et des rimes du terrible concert pour oreilles d'âne."

Et pour ceux qui, malgré les intimidations, les condamnations, les exclusions, s'obstinent à chercher les sentiers de crête, le réconfort ne viendra pas de Philippe Sollers sonnant le glas:"Tout le monde en convient dans l'indifférence quasi générale: la poésie n'en finit pas de disparaître, elle s'éteint, elle se dissout dans le sentimentalisme ou la préciosité moisie, elle ne donne plus lieu qu'à des recueils invendables et mélancoliques, elle contemple sa propre mort avec un narcissisme sombre."

Poésie vivante

Qu'elle apparaisse dans un mot, un ensemble de mots, entre les mots, hors des mots, à travers une image, dans un objet, un paysage, une silhouette, un visage, un regard, une parole, une chanson, un geste, un tableau, une sculpture, une musique... n'importe où, n'importe quand, n'importe comment, la poésie existe pour ceux qui, l'ayant rencontrée, ne peuvent l'oublier.

Cette expérience n'est pas renouvelable à souhait. Plus volatile qu'un parfum, plus infime qu'un grain de poussière, plus éphémère qu'un battement de paupière, plus instable que le vif argent, elle jaillit et disparaît, sans prévenir, depuis des siècles.

Insensé celui qui espère ne la découvrir qu'en lui-même, qui prétend s'en emparer, l'utiliser, l'emprisonner, la reproduire. La poésie peut être une incertaine visée, jamais une conquête. Si, par chance, elle a laissé quelques traces dans notre ouvrage, ne parlons pas de poème mais de mystère.

Pour avoir écrit "Parfois il se sentait si seul, qu'il marchait à reculons pour voir la trace de ses pas" un inconnu a obtenu le premier prix de poésie de la RATP.

On reconnaît la poésie à sa marque, sa capacité à transpercer nos cuirasses, à nous irradier. Est-ce dire que notre insensibilité mesure la valeur de la poésie ? Notre impuissance à la découvrir ne la diminue certes pas, mais signe nos limites.

Impossible définition

La poésie est si diverse que certains esprits ont voulu la classer dans de solides tiroirs, d'après ses façons de présenter les choses et ses formes, ou selon les missions assignées.

L'analyse des moyens utilisés par les poètes n'apporte pas davantage d'unité dans la compréhension de la poésie.

Les oppositions en matière de création poétique et d'utilité de la poésie sont innombrables et souvent irréductibles.

Tout semble montrer que la raison ne peut saisir la poésie.

Alors, vaille que vaille, je me fie à mon intuition, qui me souffle:

"Poésie, ce qui irradie, pousse à rayonner, à émerger du néant comme une lune."

"Poésie, quand l'émotion trouve ses mots , les pousse à chanter, les oblige à danser, leur fait tourner la tête, et leur arrache des étincelles ."

Laissons le mot de la fin à Henri Meschonnic, malgré l'impression de me tirer une balle dans la plume: "Si l'écriture est ce qui advient quand quelque chose se fait dans le langage par un sujet et qui ne s'était jamais fait ainsi jusque-là, alors l'écriture participe de l'inconnu. C'est-à-dire du rythme. Elle commence là où s'arrête le savoir. Et comme le savoir est le présent du passé, on pourrait dire que l'écriture est le présent de l'avenir, l'avenir dans le présent, au moment où elle a lieu. Ensuite, dans certains cas, peut-être pour toujours, elle est un passé qui continue d'avoir de l'avenir. Comment peut-on alors en parler ? Le détour est de rigueur. Aussi ne s'agit-il pas de chercher à dire ce qu'elle est. Car dans l'acte de définir, la définition est solidaire d'une logique de l'identité. La définition veut avoir l'être. L'écriture ne commence que là où cesse le définir, du moins le déjà défini."

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