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De mort naturelle


La pluie cessa à quatre heures du matin et un vent d'ouest balaya les rues vides. Il ne lui restait que quelques mètres à parcourir sur cette corniche glissante. Pointes de pied ripant sur la pierre, talons enfoncés dans le vide, mains griffant la façade, tiré en arrière par le lourd sac à dos, le corps en biais luttait à chaque pas pour maintenir son équilibre. Le cerveau allait, venait, divaguait. Le parement de zinc qui descendait du toit de l'hôtel, très lentement, se rapprochait. Dix huit étages plus bas, le trottoir attendait la chute.

Plus haut, plus bas, en avant, en arrière, depuis quelque temps la mort multipliait ses rendez-vous. Chavirée par cette évidence, la tête obéissait mal: Se ressaisir, se concentrer sur chaque geste - A quoi bon! - L'infatigable faucheuse s'était installée sur ses épaules, engourdissait son coeur.

Alors Pierrot revenait, avec ses larmes de sang aux poignets, son violon piétiné d'impuissante fureur, Pierrot brisé, livide, inaccessible. Qui t'a fait ça, petit frère? L'obsédante question cognait sur un mur de douleur, restait sans réponse. Pierrot qui se taît, ne mange plus, pleure sans un mot, et meurt, tout doucement, d'une horrible tristesse.

Viens Pierrot, viens, lâche ton violon, ce sera une petite fête sympa. Il avait cédé à l'insistance de Dédé la sardine et de ses copains.

La petite fête était un piège, sous forme de poudre cachée dans le champagne, suivi de dérapages inimaginables dont, paraît-il, on perdait tout souvenir. Pierrot, lui, n'avait pas oublié.

A bout de force, le jeune violoniste avait murmuré un nom.

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L'homme n'avait pas d'âge, certains lui donnaient à peine la trentaine, d'autres plus de cinquante ans.

Personne ne s'accordait sur son origine. Son teint en faisait un indochinois tout autant qu'un algérien, un français, un italien, un malgache voire un esquimau.

Il ne parlait à personne et semblait ne rien comprendre aux langues courantes.

Par sa façon de regarder, sa démarche puissante et souple, sa vivacité masquée de nonchalance, c'était un léopard.

De la légion étrangère, qui l'avait recueilli et formé pendant dix ans, il avait ramené un surnom "Le serpent" ainsi qu'une terrifiante réputation.

L'ancien garde du corps du richissime notaire Maître Roblet racontait que son patron, ne voulant pas engager le serpent, malgré les chaudes recommandations d'un ami haut placé, avait imaginé, en guise de test de sélection, de le faire tabasser sans crier gare par ses quatre hommes de main.

Lorsque le serpent se présenta, les choses n'allèrent pas comme prévu : En quelques secondes, les quatre gardes furent neutralisés à main nue et la précieuse pipe de Maître Roblet s'écrasa par terre, sectionnée au ras de la bouche par une balle de pistolet.

Le notaire tenait beaucoup à sa pipe mais n'allait pas se priver pour autant d'un gardien de cette trempe.

Mettre sa luxueuse demeure à l'abri des voleurs et sa personne hors d'atteinte de tueurs éventuels valait bien quelques blessures d'amour-propre. Les gardes furent renvoyés.

Aussitôt, le serpent aménagea au coeur du vaste parc, dans une coquette chaumière à l'abri des regards.

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Par saccades, le vent soufflait en travers du toit encombré de tuyaux. Etalée au sol, la voile s'agitait en désordre au bout de ses suspentes.

Trop peu de place pour une course d'élan. Il fallait gonfler le parapente à reculons vers le vide, se retourner, enjamber le parapet, plonger dans l'inconnu.

D'abord respirer lentement, profondément, empêcher la peur de gâter la manoeuvre et ne pas penser à l'après, cent fois envisagé pour éviter la panique.

Tout se passa très vite, un instant l'aile fléchit, au moment de franchir la rambarde, puis s'affermit tandis que la ville surgissait sous les pieds.

Les secondes se mirent à fuir comme des météores. Repérer le parc, éviter les immeubles voisins, approcher de la villa, dépasser la piscine, s'écarter des grands arbres, viser un coin de pelouse avant la limite de la propriété, freiner au dernier moment pour atterrir, sans s'écraser contre le mur d'enceinte ni le dépasser et finir dans le lac.

Tout devenait subitement irréel par la magie de cette glissade aérienne, sauf cette clarté lacustre qui se rapprochait très vite maintenant, empêchant de distinguer la zone d'atterrissage.

Rude prise de contact avec la planète et gros coup de chaleur quand la voile faillit s'affaler sur la clôture.

A toute vitesse, plier la toile, cacher l'aile, le sac et la sellette. Sueur profuse, coeur en folie. Rassembler les outils.

Ne plus bouger. Ecouter de toutes ses oreilles bourdonnantes pour savoir si l'on n'a pas été repéré.

Une étrange odeur sucrée flottait sur le parc. Deux yeux verts surgirent de la nuit.

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Le serpent fonctionnait au café-crème, y puisait l’énergie et la résistance au sommeil. Il le préparait avec dévotion avant de le savourer comme une offrande.

La tasse vidée, il se leva, éteignit la lumière, regagna sa chambre, fit craquer le sommier de son lit.

Une minute plus tard, tout vêtu de noir, il était dans le parc, ombre parmi les ombres, visage masqué par une cagoule, mains gantées de soie, pieds chaussés de ballerines sombres. Sa carabine de tireur d'élite à bout de bras, il commença son tour de ronde, imprévisible. A la différence des sorties de la plupart des veilleurs de nuit, celles du serpent ressemblaient à une danse orientale se renouvelant sans cesse.

Quelque part dans cette étendue arborée, un autre gardien se dissimulait, silencieux comme le serpent, aussi dangereux, mais plus rapide, flairant de plus loin une présence. Peu de gens connaissaient son existence car il ne sortait que la nuit.

Depuis qu’il avait reçu une mémorable correction, Hector, rotweiller de huit ans, avait cessé de vouloir prendre, par la force, l’avantage sur le serpent.

Déjouer le flair d'Hector imposait de se déplacer non seulement en fonction du vent mais aussi de ses tourbillons: éviter tel bosquet, rechercher tel autre, mélanger son odeur à celle d'un massif de fleurs, profiter d'un rideau de chèvrefeuille.

Le serpent était la ruse incarnée, ne sous estimant ni la vue, ni l'ouie de son auxiliaire à quatre pattes. Mouvements souples, lents, coupés de longs moments de complète immobilité, il progressait vers l'entrée de la propriété.

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Après l'atterrissage mouvementé, la chance jouait maintenant en sa faveur : Un des vasistas du grenier n'était pas verrouillé.

Se glisser à l'intérieur de la villa devenait un jeu d'enfant.

Un sentiment doux-amer l'envahit, mélange de soulagement, de contentement d'avoir progressé, et d'écoeurement de se trouver dans cette maudite maison.

Quand Pierrot, à bout de forces, avait lâché le nom du notaire, l'histoire ne s'était pas éclaircie pour autant

Quel rôle avait joué Maître Roblet dans le désespoir du jeune musicien ? Quel lien existait entre ce puissant notable, à la fortune douteuse, et Dédé la sardine, petite gouape de faubourg ? La drogue, évidemment, cela crevait les yeux. Mais d’avoir pris un peu de drogue, à son insu, au cours d'une soirée faussement amicale, expliquait t’il le suicide ?

Les réponses étaient venues en surveillant sans relâche, de minuit à quatre heures du matin, l'entrée de la villa.

Dédé la sardine fournissait de jeunes adolescents, préalablement drogués, au très respecté Maître Roblet.

De l'avoir laissé entendre, au cours d'une soirée trop arrosée, un copain de Dédé la sardine avait récemment trébuché sur son balcon du cinquième étage, au point de sauter la balustrade et de s'écraser dans la rue.

Arrêter ce mauvais film, ouvrir cette fichue porte qui résistait depuis plusieurs minutes, sans ameuter la maisonnée.

Pierrot s'évanouit.

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Quand le serpent eut terminé son arc de cercle, il fut surpris de ne pas avoir localisé Hector. D'instinct, le chien savait trouver la meilleure place pour sentir venir quelqu'un. C'est d'ailleurs, pour un observateur averti, ce qui trahissait sa présence. S'il était parti vers le fond du parc, face au vent, ce serait facile de le tromper !

La progression du serpent s'accéléra. Toujours rien !

Le mur d'enceinte approchait. Le serpent ralentit, s'immobilisa. Une odeur de bois cassé et de branches malmenées l'attira vers la gauche. Malgré l'obscurité, il remarqua, à mi-hauteur, le manque de naturel d'une silhouette de rhododendron.

Quelqu'un était entré dans la propriété.

Où se trouvait Hector?

De toute l'acuité de ses oreilles, le serpent écouta, pour démêler les bruits de la nuit. Il entendit une respiration. Son bras armé se releva doucement. Un pas, un autre, un autre encore.

Il distingua une forme à terre, recula un peu, se mit à ramper pour fouiller les alentours. Quand ses doigts rencontrèrent le tissu du parapente dissimulé sous la végétation, il comprit pourquoi l'alarme du mur d'enceinte n'avait pas fonctionné.

L'inspection complète des lieux ne révéla aucune autre voile.

Alors, il s'approcha de la forme inerte, et découvrit Hector, sans blessures apparentes, plongé dans un profond sommeil.

La situation s'éclairait: Il avait affaire à un intrus de faible gabarit, compte tenu de la taille de la voile, très déterminé, armé au moins d'un fusil hypodermique, capable de s'en servir vite, et bien.

La traque commençait.

Un craquement métallique retentit lorsque la serrure céda. Rapidement, le silence rassurant se rétablit dans la villa. L'escalier de pierre, qui conduisait au premier étage, permettait d'avancer en toute discrétion, à condition de descendre à plat ventre pour déjouer le rayon laser du détecteur d'intrusion. L'étage ressemblait à la coursive d'un yacht de prestige: Etroit couloir chaudement éclairé, multitude de portes semblables, profusion de bois précieux, cuivres discrètement rayonnants. Partout une envoûtante odeur de cèdre.

Parmi toutes ces portes fermées, laquelle abritait le sommeil de Maître Roblet ? Qui logeait dans ce lieu d'opulence ? Comment n'éveiller personne en fouillant au hasard ?

Le notaire avait dû se réserver la meilleure chambre. Ces portes orientées à l'ouest, côté mauvais temps, ne convenaient pas. Celles donnant au nord pouvaient être négligées, car les pièces n'ouvraient ni sur l'entrée de la demeure, ni sur une partie attrayante du parc. Si le propriétaire voulait se rincer l'oeil sur les utilisateurs de la piscine, sa chambre pouvait se trouver au sud, mais les portes y étaient trop rapprochées les unes des autres pour abriter une chambre spacieuse, et son cabinet de toilette particulier.

Où se trouve l'accès du rez-de-chaussée ? De là, il est peu probable que le maître aille dormir au fond du couloir, ni face à l'escalier, ni même tout à côté. Pourtant cette porte ouvragée, anormalement large retenait le regard. Impossible de la pousser. Elle s'ouvrait à l'envers, en tirant, mais ne donnait sur rien, sinon la paroi du couloir ! Etait-ce un piège pour déclencher une alarme ? Silence total. Ce qui ne prouvait rien ! Ce n'était pas une fausse porte pour autant car, une fois ouverte, elle fermait complètement le couloir, séparant l'étage en deux. Le temps pressait. La seconde porte découvrit une vaste pièce à trois fenêtres en partie occultées par des stores vénitiens en bois. D'emblée, la qualité de la moquette signalait le luxe.

Quelques rayons de lune, sur le lit monumental, esquissaient une forme immobile.

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Lorsqu'il le décidait, le serpent pouvait se déplacer très rapidement mais certaines questions sans réponse le retenaient de se presser. L'intrus était-il un voleur ou un tueur ? Agissait-il seul ou dans le cadre d'une opération concertée, avec des complices à proximité prêts à entrer en action. ? Allait-on oui ou non, avant d'agir, chercher à le neutraliser, à l'endormir comme le chien ?

Avec précaution, il retourna chez lui, passant par une fenêtre de côté laissée ouverte. Les caméras de surveillance ne décelaient aucune présence, ni à l'extérieur de la propriété ni à l'intérieur de la villa. Des alarmes activées, aucune n'avait fonctionné. Personne n'aurait pu entrer dans son propre logis sans laisser une signature. Il vérifia tous ses pièges : Rien ! Mentalement, il visualisa la totalité de son tour de ronde pour trouver une explication : En vain ! L'intrus ne se trouvait ni dans le parc, ni dans les parages de la villa, ni aux alentours ni à l'intérieur de sa propre maison, ni dans les différents étages de la demeure de Maître Roblet. Il était entré, n'était pas sorti, il fallait bien pourtant qu'il soit quelque part.

Lorsqu'il pensa à la partie de l’habitation du notaire qui se trouvait hors du champ de surveillance des caméras, l'intuition du chemin pris par l'inconnu s'imposa avec la force de l'évidence.

Il bondit dans le parc, courut directement à la villa, dont il n'avait pas les clés, escalada le mur nord en s'aidant de la dalle, pris pied sur le toit, alla d'un trait au vasistas qu'il savait ouvert, se coula dans le grenier.

Un coup d'oeil lui suffit pour constater que la porte avait été forcée. La traque tirait vers sa fin.

Pour accéder à la chambre du notaire, le serpent connaissait un raccourci, de moins d'un centimètre de diamètre, qui lui avait coûté bien des ruses et des efforts.

C'était son poste secret d'observation !

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A chaque respiration, le drap se soulevait et s'abaissait légèrement. Tremblant un peu, la sarbacane s'éleva, puis se figea. Le chuintement de la fléchette se noya aussitôt dans le silence de la chambre. Après un violent soubresaut, le corps parut s'affaisser dans le lit. Charlotte rampa pour vérifier qu'il s'agissait de Maître Roblet.

"Oh, j'étouffe !". Elle arracha sa cagoule, la mit dans sa poche. " Petit frère, c'est fini, il ne fera plus de mal à personne". Elle rangea la sarbacane, sortit une grosse seringue. «  Embolie gazeuse! Tu vas mourir » pensa t'elle. 

Toucher ce bras, relever la manche, chercher la veine lui donnait la nausée. Elle appela Pierrot à son secours pour attiser sa colère, en vain. Elle était seule dans cette pièce avec un homme endormi qui souriait comme un enfant. Lorsqu'elle enfonça l'aiguille, sa haine chancelait. Le piston attendait une pression du pouce pour injecter la dose d'air mortelle. Charlotte serra les lèvres et se décida: Adieu Maître Roblet !

Une main d'acier bloqua son geste, l'obligea à s'éloigner du lit. Une sorte de diable noir lui faisait face tandis que, lamentable, la grosse seringue abandonnée, accrochée par son aiguille, se balançait au bras du notaire.

A travers les fentes de la cagoule, deux yeux sombres, d'un éclat presque insoutenable, la dévisageaient. Elle parvint à ne pas baisser le regard, bien que persuadée d'avoir affaire au serpent. Une immense lassitude la gagnait. De sa main libre, elle atteignit dans son étui l'empennage d'une fléchette.

L'homme fit non de la tête, et lâcha son poignet, en souriant. Aussitôt, inexplicablement, Charlotte se sentit reconnue, comprise, hors de danger. Le serpent l'avait privée de sa vengeance, pourtant elle se sentait soulagée.

D'un geste ferme, l'homme lui fit signe de quitter les lieux. Aucun mot n'avait été prononcé. Epuisée, elle s'en alla.

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Le soleil avait balayé les traces de l'orage. Les rues vibraient dans l'air surchauffé. Avec leurs plateaux chargés de bière fraîche et de jus de fruits glacés, les garçons de café couraient entre les tables de clients transpirants.

N'ayant pu dormir, Charlotte marchait au hasard, tête en pagaille. La vie autour d'elle semblait redevenue normale. La dure lumière l'aveuglait, mais elle n'aurait pas supporté de rester assise à l'ombre d'un parasol.

Elle entendit crier son nom, se retourna. Sarah, son amie, courait à sa rencontre, agitant un journal, comme pour lancer plus vite la nouvelle.

Maître Roblet est mort.

Mort ?

Oui, mort, de mort naturelle !

Il s'était effondré, au cours d'un interrogatoire, terrassé par une crise cardiaque. L'article racontait que la police avait reçu, le matin même, d'un mystérieux indicateur, des photographies prouvant l'implication de Maître Roblet dans un important trafic de drogue, et sa participation à un réseau pédophile. De nombreuses arrestations étaient en cours. Le serpent avait disparu.

Charlotte n'écoutait plus. Trop de sentiments mêlés se disputaient son coeur.

Sarah, sentant que son amie avait besoin de silence, cessa sa lecture et, continuant de marcher, lui prit la main. Pierrot leur manquait si fort.

Au passage, elle jeta le journal dans une poubelle. La rue s'était assombrie.

Il faudrait beaucoup de temps pour tourner la page.

A Sarah, je parlerai du serpent...Plus tard !

C . T - le 20-12-89